FARIDA FARYAD
Réfugiée en France depuis 2021 et le retour au pouvoir des talibans, Farida Faryad poursuit ses recherches universitaires à Lyon-II tout en écrivant de la poésie pour crier sa révolte contre un régime inhumain. PROPOS RECUEILLIS PAR MICHAEL DUCOUSSO
Mes ouvrages précédents étaient surtout issus de mes travaux de recherches et ce livre est mon premier recueil de poèmes. J’aime beaucoup cette forme litté-
raire, mais je ne me considérerai jamais comme une poétesse. Je cherche plutôt à retrouver les expériences des femmes dans les mots, et pour les femmes afghanes, la poésie n’est pas seulement un genre littéraire, c’est un refuge, un espace de survie, d’espoir et parfois même une forme de résistance. C’est grâce à la poésie qu’elles transforment leur douleur en beauté. Et ce depuis toujours. J’ai par exemple travaillé sur le « doubyti », une forme de quatrain créée par des
Afghanes analphabètes, qu’elles chantaient pendant qu’elles travaillaient dans les maisons, qu’elles chantaient pour elles-mêmes. La poésie a toujours été une
part de la vie de ces femmes.
Cette part de leur vie parvient-elle à survivre malgré les talibans ?
Oui, nous pouvons le voir sur les réseaux sociaux. Cela donne chaque jour un peu plus de force aux femmes contre les talibans. Ces réseaux sont la seule chose qu’ils ne parviennent pas à faire taire totalement, même s’ils en ont envie. Grâce à cela, la poésie continue de circuler, chaque jour, et cela devient de plus en plus beau. Alors bien sûr, comme la société est entre les mains des talibans, ces poèmes expriment beaucoup de chagrin et de douleur, mais ils continuent quand même de circuler. Et les Afghanes qui sont en Iran, au Pakistan ou dans les pays occidentaux continuent elles aussi de prendre la parole, de lutter par l’écrit, grâce à ces plateformes qui nous permettent de rester aux côtés de celles restées en Afghanistan. Tout cela n’a pas forcément une influence directe, mais c’est important
pour les générations futures. Ce qui va décider de l’évolution des choses,c’est la politique et la religion – puisqu’en Afghanistan, l’une ne va pas sans l’autre mais la poésie peut aider à faire un peu changer les mentalités.
C’est une lutte à laquelle vous contribuez, notamment en vous faisant appeler Farida Faryad, qui est bien plus qu’un simple nom de plume, mais un vrai acte de résistance…
Oui, en Afghanistan, l’un des tabous les plus importants concerne le nom des femmes qui est toujours tu, dissimulé. Car la femme n’a pas d’identité propre, elle appartient toujours à un homme. C’est « la fille de », « la femme de », « la mère de »… Et plus les communautés sont reculées, plus cette absence d’identité est forte. Quand j’ai choisi l’écriture comme forme de résistance, j’ai décidé de commencer par incarner, moimême, cette résistance, en me signalant comme
un humain à part entière, en reprenant ce droit que personne d’autre ne peut me donner. Et donc Farida veut dire « unique » et Faryad, « le cri ». Pour moi, c’est le cri des femmes afghanes. Je ne suis pas la seule à faire cette démarche et, parmi la jeune génération, il y a des femmes et même des hommes qui se choisissent
des noms, en reprenant celui de leurs mères.
Cela prouve que les mentalités ont commencé à changer durant l’absence des talibans, entre 2001 et 2021. Ces derniers parviendront-ils à faire revenir le pays en arrière ou le mouvement enclenché pourra-t-il perdurer ?
Cette brève période a été une chance unique pour les femmes, mais aussi pour les jeunes hommes, qui ont étudié, voyagé et découvert le monde grâce à l’éducation. Ceux-là ne pourront jamais accepter de revenir en arrière et d’accepter le monde des talibans. La liberté vit en eux et ne s’éteindra jamais. Durant cette période, il y a eu des changements visibles, mais nous savons qu’une culture ne se transforme pas en une nuit. La société afghane est profondément patriarcale ; c’est ancré dans l’esprit des gens, au point de devenir une habitude. Changer cette mentalité, demande du temps et une éducation centrée sur l’humain. Car, avant toute chose, ce que les talibans ne supportent pas, c’est qu’une femme veuille être traitée comme un être humain.
Dans le poème Laissez-moi crier, vous dénoncez les postures hypocrites de certains hommes qui, sous couvert de valoriser les femmes, nient leurs souffrances et leur besoin de liberté. Ces ennemis des femmes, plus répandus dans le monde que les talibans, ne sont-ils pas les plus difficiles à combattre ?
Effectivement, je n’ai pas vu ce genre de personnes qu’en Afghanistan. J’en vois même ici, en France. Je ne parle pas de tous les hommes, mais dans l’esprit de
beaucoup d’entre eux, il existe une forme de taliban intérieur. Ils sont favorables à la liberté et à l’égalité, en public, mais dans leur vie privée, à la maison, ils les refusent à leurs femmes, à leurs sœurs, à leurs mères… Et quand on leur demande pourquoi, ils justifient cela au nom de la culture. C’est quelque chose que je constate chez des hommes afghans qui sont pourtant aujourd’hui en Occident. Ils imposent des limites aux femmes, tout en criant « liberté » sur les réseaux sociaux. C’est pour cela que de nombreuses femmes afghanes restent enfermées dans les frontières de leur maison, alors qu’elles sont en Occident, qui est pourtant pour nous synonyme de liberté.
C’est d’autant plus révoltant que ces hommes sont parfois accueillis en Europe grâce à leurs épouses ou leurs mères, puisqu’en 2024, un arrêté de la Cour de justice de l’Union européenne a facilité l’accès au statut de réfugié pour les femmes venues de certains pays où elles sont persécutées en raison de leur genre. Elles peuvent donc amener, avec elles, les hommes de leur foyer…
C’est cela, ils quittent le pays pour obtenir plus de liberté, mais une fois arrivés ici, ils n’oublient pas les règles patriarcales, les imposent à nouveau à leurs femmes et justifient cela au nom de la culture. Je vois même ce phénomène dans les romans d’auteurs afghans, publiés en français, qui représentent toujours les femmes enfermées à la maison. Je suis justement en train de travailler sur ce sujet et je vois que beaucoup de règles patriarcales sont entrées dans l’esprit des gens. Par exemple, l’écrivain franco-afghan Atiq Rahimi explique vraiment bien la situation des femmes afghanes, notamment dans le roman Syngué sabour. Pierre de patience, mais il enferme les femmes dans la maison, même si c’est pour faire la critique de cela, de la société. En revanche, dans Les Cerfs-volants de Kaboul de Khaled Hosseini, je retrouve cette image, mais sans critique, c’est plus comme une habitude de représentation. Même dans les romans publiés en Occident, la
femme est toujours enfermée.
Malgré tout, l’exil permet d’échapper au pire. Dans le poème Chants d’amour et d’exil, vous écrivez d’ailleurs : « Je?mesure?le?bonheur?de?passer? une?frontière?en?toute?liberté.?C’est? un droit dont tout être sur terre devrait bénéficier. »?Vous qui avez pu trouver refuge loin des talibans, qu’avez-vous à dire à ceux qui refusent ce droit à d’autres personnes demandant l’asile ?
Je pense qu’il faut que tout le monde comprenne que personne ne se jette à la mer par plaisir. Moi, par exemple, je n’ai pas choisi de venir en France. Ce n’est pas moi qui ai décidé de partir. C’est la société qui m’a rejetée et, depuis, je suis suspendue entre deux mondes. Un qui ne me connaît pas encore et où je dois me redéfinir, et un autre qui m’a rejetée et dont je ne peux jamais vraiment me détacher. Grâce aux réseaux sociaux, j’ai encore des contacts avec ma famille, avec des proches, et à chaque fois que je les contacte, c’est une source de souffrance, mais je ne peux pas m’arrêter, je ne peux pas couper ma relation avec mon pays, qui est une part de moi. Je me trouve donc entre deux langues, deux cultures vraiment différentes et deux regards. Celui des talibans et celui des Occidentaux. Pour ces derniers, l’Afghanistan est un pays de guerres et son peuple est défini par cette violence. Pour beaucoup de gens, nous sommes des personnes ignorantes, analphabètes. Cette vision rend la douleur de l’exil encore plus lourde pour moi.