SERGE TISSERON

Les réseaux sociaux exploitent les faiblesses des adolescents

Le psychiatre met en garde contre les dérives de ces plateformes, tout en pointant du doigt les limites de la réponse française. TEXTE DE PHILIPPE BAQUÉ

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Les usages des réseaux sociaux numériques ont-ils des effets sur le développement cognitif, la santé mentale et l’équilibre émotionnel des adolescents?


D’abord, certains troubles concernent tous les usagers, comme les conséquences du manque de sommeil lié au temps passé sur les réseaux sociaux, les comportements compulsifs et addictifs, le harcèlement, les modèles impérieux de réussite et d’apparence et, bien entendu, les fake news. En ce qui concerne les adolescents, tout est lié à leur fonctionnement mental particulier. La maturation cérébrale se fait en deux temps.
Au moment de la puberté, les zones postérieures et inférieures du cerveau arrivent à maturité. L’adolescent est envahi de sensations, d’émotions et de perceptions
qui le bouleversent, car il n’y est pas préparé. Il n’a pas la possibilité, comme les adultes, de contrôler tout cela parce que le lobe préfrontal dédié à ce contrôle n’arrive à complète maturation qu’à 25 ans. Entre 9-12 ans, l’âge de la puberté, et 17-18 ans, l’adolescent a une hypersensibilité à la fois à la récompense et à son groupe d’appartenance. Il a aussi un manque de confiance en lui et une extrême attente de reconnaissance. Les concepteurs des réseaux sociaux exploitent les faiblesses des adolescents avec des algorithmes qui créent des comportements compulsifs et répétitifs basés sur des boucles courtes de récompense aléatoires. Les compétences attentionnelles de longue durée sont réduites avec le risque d’affecter la capacité de raisonnement.


Cela justifie-t-il l'interdiction des réseaux sociaux aux adolescents de moins de 15 ans comme le prévoit la loi qui devrait entrer en application prochainement ?


Cette mesure fait semblant de tout résoudre, mais elle est très insuffisante à elle seule. Elle ne tient pas compte de plusieurs choses. Par exemple, de ce qu’on appelle le « climat de classe », le fait que les élèves d’une même classe se retrouvent autour de centres d’intérêt partagés. Cela risque de scinder les classes de troisième et de seconde en plusieurs catégories d’enfants : ceux qui viennent d’avoir 15 ans, ceux qui n’ont pas encore 15 ans et ceux qui sont dans la transgression. C’est pourquoi il faudrait une interdiction par défaut qui laisse la décision en dernier recours aux parents. Par ailleurs, l’interdiction sans aucune
m e s u r e é d u c a tive laisse entier le problème de savoir ce qu’ils vont faire après. La loi peut même être contre-productive si on brise ce climat de classe et si on ne les prépare pas à gérer les réseaux après 15 ans.


Le Sénat a proposé de réduire l’application de la loi à une liste de réseaux à interdire…


Le Sénat propose une liste noire des réseaux sociaux dont la toxicité de certains algorithmes est démontrée, en y plaçant notamment TikTok. Mais TikTok ne se
réduit pas au scrolling infini de vidéos. Il y a beaucoup d’autres usages. Pour les autres réseaux non interdits, il propose que le dernier mot revienne aux parents. Pour moi, dans la logique des repères 3-6-9-12 que j’ai proposés en 2008, qui prévoient pas d’Internet seul avant 12 ans révolus, les réseaux sociaux devraient être interdits avant 13 ans, et par défaut entre 13 et 15 ans, avec le dernier mot donné aux parents.


Les réseaux sociaux ne reproduisent-ils pas les fragilités de la réalité des adolescents ?


Les usages sont différents selon le tempérament et l’histoire de chacun. Des enfants victimes d’agressions dans la réalité, avant de découvrir les réseaux sociaux, peuvent les utiliser pour harceler. Les disparités sociales aussi sont importantes. Les enfants issus des milieux populaires ont une utilisation des réseaux sociaux plus refermée sur une confirmation de leur place sociale et moins ouverte à d’autres personnes et à la création. Il a même été montré que, dans l’usage des réseaux sociaux, les inégalités en matière d’éducation et entre les sexes sont des facteurs prédictifs d’un risque d’usage problématique des écrans plus élevé. Il existe donc des facteurs individuels, mais aussi sociaux.

 
Les filles sont-elles plus exposées que les garçons ?
 
Oui, elles sont beaucoup plus exposées. D’abord dans le domaine du cyberharcèlement. Les garçons ont tendance à en reporter la responsabilité sur la personnalité des agresseurs. Les filles se sentent plus impliquées et risquent de prendre le harcèlement pour une condamnation de ce qu’elles sont. Elles sont aussi beaucoup plus soumises aux normes de beauté présentes sur Internet, parce qu’elles ont le sentiment que leur apparence e s t c o n s t a m m e n t soumise aux appréc i a t i o n s d ’a u t r u i . Alors, elles cherchent à se conformer aux m o d è l e s v a l o r i sés sur les réseaux sociaux, au risque de se faire violence.


Exercer plus de controles de plateformes n'est-il pas nécessaire ?


L’Union européenne est active sur ce sujet, elle prend d’excellentes décisions. Les législations européennes, comme le Digital Markets Act (DMA) et le Digital
Services Act (DSA), visent à limiter la domination économique des grandes plateformes, y compris en leur interdisant d’utiliser des procédés toxiques pour établir leur emprise sur l’esprit des jeunes utilisateurs. Mais le gouvernement américain la menace de rétorsions dès qu’il s’agit de réguler les plateformes de réseaux sociaux et d’IA. Parmi les questions débattues, il est envisagé la possibilité pour l’utilisateur de contrôler le paramétrage pour que, par exemple, les vidéos
visionnées soient choisies par lui et non par un algorithme. Il est aussi envisagé une forme de dégroupage pour que les utilisateurs puissent choisir un réseau
social pour une activité sans être renvoyés en permanence à l’ensemble des autres activités du réseau.


Tous les millieux sociaux sont-il a égalité pour proposer des alternatives aux réseaux sociaux ?


Les enfants des milieux favorisés sont beaucoup mieux accompagnés que les autres pour faire face aux écrans. Les familles valorisent les livres, les expressions artistiques, la création… Les parents cultivés donnent des repères à leurs enfants. Ils les accompagnent aussi souvent dans la découverte des réseaux sociaux. Les alternatives aux réseaux sociaux jouent aussi un rôle important. Les enfants des milieux favorisés sont moins devant les écrans, pas seulement parce que leurs parents s’occupent d’eux, mais parce qu’ils les inscrivent à des clubs de musique, de théâtre ou autres. Il existe beaucoup d’alternatives dans les villes, mais elles sont très coûteuses. La possibilité d’avoir des alternatives aux écrans est très marquée socialement. Les enfants de milieux sociaux favorisés passent aussi beaucoup de temps sur les écrans, mais différemment. L’important n’est pas le temps passé sur les écrans, mais ce qu’on y fait, et c’est là que l’éducation joue un rôle essentiel. À durée égale, un ado peut s’abrutir sur les écrans ou, au contraire, y découvrir des choses intéressantes.


Ne faut-il pas éduquer les jeunes générations au numérique ?


Je me suis longtemps battu pour obtenir une éducation au numérique, mais aujourd’hui je demande aussi une préparation aux intelligences artificielles, les IA. Pour celles-ci, il existe une meilleure sensibilité des pouvoirs publics, car les dangers sont tout de suite identifiés. Au début, les réseaux sociaux étaient différents de ce qu’ils sont devenus et leurs dangers étaient moins évidents. Mais les IA annoncent la couleur tout de suite, puisque leur modèle économique est le même que celui des réseaux sociaux actuels : scotcher les utilisateurs. C’est pourquoi il faudrait mettre en place une éducation au numérique, aux réseaux sociaux et aux IA dès l’école élémentaire, mais aussi éduquer les parents et les grands-parents. C’est le modèle de l’éducation populaire. L’Académie des technologies est en partenariat avec les associations d’éducation populaire pour développer cette éducation. Au niveau des écoles et des collèges, il faudrait des référents numériques. Ce pourrait être des enseignants ou du personnel non enseignant de l’éducation nationale formé pour cela et qui serviraient de personnes-ressources auprès des élèves, des parents et des autres enseignants.


Les réseaux sociaux peuvent-ils avoir des effets positifs ?


Oui, tout à fait. Dès 2017, un rapport de l’Unicef reconnaissait que les réseaux sociaux ont plutôt un effet positif sur la socialisation. Ils augmentent le sentiment d’être en lien avec les camarades, et réduisent le sentiment d’isolement. Mais les réseaux sociaux remplissent de moins en moins cette fonction : ils se transforment en espaces de divertissement et d’information, beaucoup plus rentables pour connaître les goûts des utilisateurs et les infl uencer dans leurs achats. Il est indispensable de créer des espaces de rencontre des ados en présence physique pour remplacer cette fonction de rencontre et de confrontation, à commencer par l’ouverture des cours de récréation des écoles le samedi et le dimanche.
 

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