Laurent Turcot

SPORTS ET LOISIRS SONT LE MIROIR DE NOTRE SOCIÉTÉ

Laurent Turcot est professeur au département des sciences humaines de l’université du Québec, à Trois-Rivières. Spécialiste de l’histoire du XVIe au XIXe siècle, il s’intéresse à la culture urbaine et plus particulièrement aux loisirs et aux sports. Il a participé à la réalisation du jeu vidéo Assassin’s Creed Unity en aidant à la reconstitution du Paris de la Révolution française et de la vie quotidienne à cette époque. Il a publié, entre autres, Le promeneur à Paris au XVIIIe siècle. Son ouvrage, Sports et loisirs. Une histoire des origines à nos jours, a été réédité en 2026 par les éditions Gallimard dans la collection Folio histoire. TEXTE DE PHILIPPE BAQUÉ

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Pourquoi portez-vous cet intérêt à l’histoire des sports et des loisirs ? Est-elle révélatrice du fonctionnement de nos sociétés ?


Je suis un grand amateur de sport comme le hockey, qui se joue beaucoup au Canada, ou le football. Cet intérêt a guidé mes recherches. Je m’intéresse autant
à tout ce qui se passe du point de vue sportif qu’à tous les commentaires et à la littérature qui se développent autour du sport. Je me suis toujours interrogé sur la fonction du sport dans notre société. Pour certaines personnes, le sport peut paraître inutile et comme un simple divertissement mais, pour moi, les
divertissements, quels qu’ils soient, renseignent sur les pratiques ordinaires d’une société. Sports et loisirs sont le miroir de notre société. À travers eux, on peut aborder aussi bien l’économie que la religion. J’ai voulu savoir si les sports et les loisirs tels qu’on les conçoit aujourd’hui, alors qu’ils cimentent nos sociétés, ont toujours existé sous leurs formes actuelles. On a souvent dit par exemple que les sports étaient apparus à la fin du XIXe siècle avec la révolution industrielle, alors que les sports existaient déjà durant l’Antiquité, notamment avec les Jeux olympiques, ou durant la période médiévale avec les tournois. Dans mon ouvrage, j’ai voulu retisser du lien entre différentes pratiques et expliquer comment nous sommes arrivés aux sports et aux loisirs que nous connaissons
aujourd’hui.


Quelles définitions du sport et du loisir avez-vous adoptées pour mener votre enquête ?


Le mot « sport » n’apparaît qu’au XIXe siècle. À l’époque médiévale, on parlait de « desport ». Chaque époque a inventé un mot particulier pour évoquer des pratiques physiques qui mettent en jeu le corps pour une compétition. J’ai donc pris la définition la plus large et je me suis intéressé aux chemins empruntés du
point de vue du langage pour définir la chose sportive. Le terme « loisir » est arrivé à l’époque médiévale. Pourtant, dans l’Antiquité, on parlait de l’otium, qui
consistait en des pratiques de divertissement, de relaxation, de mise en plaisir de soi-même au sein de différentes situations sociales.


Pourquoi avez-vous choisi d’aborder ensemble les sports et les loisirs ?


L’un ne va pas sans l’autre. Je me suis aperçu que je ne pouvais pas étudier le sport sans étudier le loisir Lors d’un match de football, il y a 22 joueurs sur le
terrain, mais il y a des millions de personnes qui les regardent et qui profitent du spectacle comme d’un loisir. Cela m’intéressait de voir comment les deux se
sont construits au même moment avec des intérêts similaires. Pour moi, sports et loisirs vont de pair. Par exemple, au Québec, les pratiques et les manifestations que l’on propose aux enfants durant leur éducation sont rassemblées au sein d’une section appelée « sports et loisirs ». C’était important de les aborder
ensemble, d’autant plus que, très souvent, il est difficile de déterminer si une activité est un sport ou un loisir. Parfois, il y a un loisir qui devient un sport et
qui peut redevenir ensuite un loisir. Si on a une définition trop rigide, on exclut une réalité passée qui ne se conforme pas à une théorie présente.


Quels ont été les premiers sports et loisirs pratiqués dans nos sociétés ?


C’est la grande question car, en histoire, on ne travaille pas sur le passé, mais sur les traces du passé. Pas de traces, pas d’histoire. Les historiens et les historiennes travaillant sur la Préhistoire racontent que le premier sport pratiqué a été celui de la chasse. Les humains auraient chassé pour se nourrir, mais aussi pour le plaisir et pour déterminer aussi qui serait le plus fort et pourrait avoir le pouvoir. Pour les loisirs, c’est encore plus difficile à déterminer. Les Grecs ont formalisé plusieurs pratiques ordinaires des loisirs tels qu’on les conçoit aujourd’hui. Mais, lorsque l’on observe les grottes préhistoriques ornées de peintures rupestres, on peut se demander si l’acte même de peindre n’était pas déjà une forme de loisir.


Les Jeux olympiques sont-ils porteurs des mêmes valeurs aujourd’hui qu’au temps de leur création dans l’Antiquité grecque ?


Pierre de Coubertin a beaucoup fantasmé sur les athlètes de la Grèce antique. Selon lui, ils auraient été des amateurs qui ne participaient aux Jeux olympiques que pour leur simple plaisir sans chercher ni gloire ni fortune. Tout cela est faux. On sait désormais que les athlètes grecs surentraînés s’offraient aux plus offrants et n’hésitaient pas à tricher. La performance à outrance et la marchandisation des compétitions à l’extrême existaient déjà. Les valeurs portées aujourd’hui par les Jeux olympiques, pour le meilleur et pour le pire, existaient déjà dans la Grèce antique. En revanche, la grande nouveauté des XIXe et XXe siècles, ce sont les valeurs portées par les sociétés industrielles puis par la société de consommation. Le sport est associé à des valeurs comme le dépassement de soi, l’accomplissement, l’écrasement des autres pour la victoire finale et il est devenu un spectacle offert au plus grand nombre. Il s’est transformé en loisir et en divertissement de masse.

 
Les sports et les loisirs ne sont-ils pas révélateurs d’une relation des sociétés avec le corps qui a évolué au fil de l'Histoire ?
 
J’ai beaucoup étudié ce que j’appelle la corporéité pour savoir comment le corps était porté selon les différents sports et loisirs. Dans ma thèse, j’ai étudié comment au XVIIIe siècle les Parisiens se mouvaient dans les espaces des promenades. Durant ma carrière, je me suis beaucoup intéressé aux corps pour comprendre ses relations avec l’espace, depuis l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle. Il y a eu de nombreuses transformations et adaptations. Il ne s’agissait pas de juger s’il y avait des sports et des loisirs bons ou mauvais, mais de comprendre ce que le rapport au corps révélait. Le corps est un grand révélateur social, politique et religieux. Autant on peine à retrouver des sujets qui unissent les gens, autant durant les grands événements sportifs, on a l’impression tout d’un coup que tout le monde vibre à l’unisson. C’est ce qui se passait dans la Grèce antique. Les cités-États, qui étaient en concurrence et souvent en guerre, se retrouvaient en paix durant les Jeux olympiques qui les unifiaient.


À partir de quelle époque, les sports et les loisirs ont-ils été définis, normés et codifiés ? Peut-on parler de sports et de loisirs avant le XIXe siècle ?


Chaque époque invente sa manière de jouer, sa manière de se mettre en forme et de se définir. Mais le XIXe siècle, avec la révolution industrielle, va complètement briser les anciennes sociabilités et les anciennes formes d’interactions. Dans les grandes villes, on va se rendre compte que les ouvriers passent trop de temps à se distraire et à boire. Peu à peu, des temps libres vont être organisés pour permettre aux jeunes ouvriers d’adopter une discipline corporelle. Par exemple, au début du XIXe siècle, le responsable du collège de la ville de Rugby en Angleterre, voyant les jeunes trop se dissiper, a inventé le rugby pour leur montrer que le sport peut devenir une forme d’apprentissage de la vie. Mais le sport va aussi avoir pour but de préparer la formation militaire avec le développement d’une gymnastique appropriée. C’est un ensemble de conditions sociales, politiques et culturelles qui vont participer au déploiement du sport à la fin du XIXe siècle avec aussi la massification des loisirs. Tout cela va très vite s’intégrer dans le quotidien des gens.


La place des loisirs et des sports dans nos sociétés contemporaines est-elle l'héritière du fameux aphorisme de Rome antique : panem et circenses, du pain et des jeux ?


On a trop longtemps associé cette maxime à la déliquescence et à la fin de l’Empire romain. On oublie qu’il y avait quelque chose de plus profond chez les Romains. Les jeux et les sports ne servent pas à rien et sont révélateurs d’une société. Par exemple, au XIXe siècle, on a beaucoup parlé de l’aliénation des
sociétés industrielles par le travail. Les sociologues et les politologues qui les ont étudiées pensaient que les gens travaillaient tellement qu’ils n’avaient plus de
temps pour jouer et pour se divertir. Dans les années 1950, à l’opposé, les sociologues ont commencé à parler de l’aliénation par le loisir. Ils se demandaient si
l’abondance de loisirs n’empêchait pas les personnes de se renouveler et de créer une société conforme à des attentes plus égalitaires. Aujourd’hui, on parle
de la nouvelle culture du scrolling, le fait de faire défiler du contenu sur les écrans, qui serait aussi une forme d’aliénation. Les définitions changent mais la question demeure : est-ce que les sports et les loisirs servent à quelque chose ? Certains pensent qu’ils ne sont que de l’abrutissement. C’est une façon de ne pas vouloir comprendre ce qu’ils apportent à la société. Le but de mon livre est de montrer que les sociabilités portées par les loisirs et les sports sont héritées d’un passé très riche et très complexe, et que ce n’est pas un sujet futile.


Le sport n'a-t-il pas été longtemps aussi le moyen d'imposer la domination masculine sur l'ensemble de la société ?


Oui. Cela a été notamment porté par la théorie du Christianisme musculaire, un mouvement religieux né en Angleterre au milieu du XIXe siècle. La femme
considérée comme faible ne pouvait briller que dans l’intérieur de son foyer en devenant la fée du logis tandis que les hommes pratiquaient des sports et pouvaient briller à l’extérieur. Cela se retrouve aussi chez Pierre de Coubertin quand il a recréé les Jeux olympiques. Pour lui, le rôle de la femme n’était pas de concourir, mais de donner des médailles à l’homme. Pendant très longtemps, le sport a été associé à la masculinité et à la virilité. Mais cela est en train de bouger aujourd’hui.
 

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