Fabien Clouette
L’anthropologue français, chargé de recherches au CNRS, explore les interactions entre humains et grands mammifères marins. Dans son dernier livre, Des vies océaniques. Quand des animaux et des humains se rencontrent, il écrit la biographie de quatre animaux marins : You, un phoque, Zafar, un dauphin, Kalon, un rorqual, et les Gladis, un groupe d’orques. PROPOS RECUEILLIS PAR LAURE ESPIEU
J’ai commencé mes recherches anthropologiques en m’intéressant plutôt à des questions de sociologie du travail. J’étais plutôt orienté sur les conditions de travail très singulières des marins pêcheurs en Bretagne, la transmission du métier, la crise des vocations. Et, petit à petit, j’ai vu qu’il y avait d’autres choses intéressantes
à décrire, qui s’incarnaient notamment dans la relation à l’environnement et aux animaux croisés. Je me suis intéressé de manière plus large à la façon dont cela
engageait aussi des scientifiques, des activistes, des bénévoles. En particulier, il y avait, à cette période-là, la problématique des échouages hivernaux, que l’on
connaît depuis les années 1980, mais qui se sont fortement accentués depuis 2016. J’ai eu envie de montrer la complexité de ces questions autour de la relation aux environnements et aux non-humains. C’est une manière de parler de la recomposition des représentations du sauvage sur les côtes et au large.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter les biographies de You, Zafar, Kalon et Gladis ?
Je me suis rendu compte qu’il y avait dans le rapport aux mammifères marins une forme d’individualisation. Et qu’il y avait des individus singuliers qui émergeaient du terrain. Ces animaux, au final, ce sont des mammifères qui nous ressemblent beaucoup, mais dont, en fait, nous savons peu de choses. Que ce soit sur eux, sur leurs comportements, les modalités primaires de leur existence. Paradoxalement, il y avait pourtant des individus qui étaient singularisés nommés. Je me suis intéressé à cette question anthropologique : pourquoi est-ce que l’on s’attache à des individus ? Pourquoi est-ce que l’on a tendance à se mobiliser quand un animal est singularisé ? Pourquoi est-ce que l’on nomme les animaux ?
Pourquoi avoir porté votre choix sur ces animaux-là ? Qu’est-ce qui les rapproche ?
Quand j’ai commencé à enquêter, à partir de 2019, auprès de scientifiques, de vétérinaires et des correspondants du Réseau national Échouages, il y a différents animaux qui soit défrayaient la chronique à ce moment-là, soit s’intégraient à une fresque un peu plus large. En l’occurrence, ce phoque en particulier, qui a été
appelé « You ». Je le croise en 2019 par hasard, après avoir suivi un peu toutes les étapes de son réensauvagement. Quand je le rencontre au cours d’une plongée en Bretagne, finalement, c’est presque une forme d’encouragement à poursuivre la réflexion sur cette thématique. Pour le grand dauphin Zafar, c’est la même chose. Je le rencontre également dans le port de Douarnenez, alors que je suis un dispositif de classes vertes qu’il perturbe fortement. À chaque fois, de ces anecdotes de terrain, surgissent des réflexions qui alimentent une perspective plus globale. Le troisième rejoint les problématiques d’échouage, à un moment où je suis en train de réfléchir à la manière dont les grands cétacés sont hyper présents dans nos imaginaires, alors qu’on les croise très peu dans la réalité. Et pour le quatrième chapitre, je m’intéresse aux orques de Gibraltar. Je travaillais sur la mémoire environnementale, ces catégories qui figent ce que doivent être certains environnements. Cet épisode médiatique autour des changements de comportement de populations d’orques était l’occasion d’élargir les relations humains-animaux.
Le milieu maritime a cela de formidable et de singulier que les rencontres avec de grands mammifères y sont plus évidentes qu’à terre. Pour autant, les raisons de leur proximité restent mystérieuses…
Ce qui est intéressant avec ces animaux, notamment phoques et grands dauphins, c’est que ce sont des animaux qui perturbent nos conceptions construites du sauvage. En mer, il y a une forme de facilité à croiser de grands mammifères au large, alors qu’à terre, il est devenu presque impossible d’apercevoir un loup ou un ours, qui ont pratiquement disparu. En mer, il y a des individus qui font preuve de curiosité. C’est le cas notamment des deux individus auxquels je consacre
les premiers chapitres. Mais rapidement, ils sont suspectés d’une forme de déviance par les scientifiques, les pêcheurs ou les naturalistes qui rencontrent ces
animaux-là. Pour le sociologue, la déviance est une notion qui interroge immédiatement : déviance par rapport à quelle norme sociale ? En creusant un peu, cette déviance se définit par rapport à un répertoire de comportements que l’on a considéré au fil des décennies comme étant des comportements normaux d’une
espèce. Un dauphin, cela doit agir comme cela pour telles raisons. Et cela n’agit pas comme cela pour telles raisons. Ces animaux venaient bouleverser ce répertoire, parce qu’ils ne s’intégraient pas à ces catégories. C’est une forme de miroir de nos conceptions humaines sur ce que sont des animaux. Est-ce un vrai dauphin ? La réponse apparaît évidente. Ce qu’il en ressort, c’est qu’en réalité nous ne connaissons encore que peu de choses sur ces espèces. Finalement, ce sont nos connaissances qui sont à interroger.
Vous questionnez la complexité de laisser libre cours à la familiarité avec ces animaux; Quelles difficultés pose-t-elle ?
Je ne suis pas un spécialiste de ces animaux et de leur mode de vie, je le suis des cultures humaines. Ce que j’ai pu construire dans ces biographies animales, ce sont des biographies relationnelles. C’est-à-dire des biographies individus-animaux, qui passent surtout par des tensions entre humains autour d’animaux, à partir d’intérêts et de postures différentes, qui toutes individualisent des animaux marins et font émerger des tensions entre d’un côté la cause environnementale et la cause animale, ou d’un autre côté la gestion des intérêts professionnels, en tout cas, des intérêts humains.
Ces rencontres mêlent fascination et inquiétude. Le constat semble être qu'une trop grande proximité finit systématiquement par poser problème…
Sur ce terrain, tout est question de juste place : quelle est la juste place de l’humain, quelle est la juste place de l’animal ? Nous sommes face à des animaux qui
transgressent à la fois les frontières de leur espèce et les frontières géographiques qui leur sont assignées. Concernant le phoque You qui, il y a dix ans, a élu domicile sur les plages de Gironde et adorait se reposer sur les planches de surf, la première interrogation était de se demander ce qu’il faisait dans cette zone, puisque l’on pensait que normalement un phoque ne vit pas autant au sud. Et puis, nous avons pu nous rendre compte qu’il s’agissait d’un pionnier, puisqu’il y a de plus en plus de phoques dans cette zone. Ce qui est intéressant, c’est qu’il a tout de suite été individualisé comme mascotte. Il a une forme d’aura, un charisme
animal en quelque sorte. Et ensuite, il grossit et il grandit, il devient plus agressif et ses admirateurs prennent peur. Surtout, il est sur un territoire qui n’est pas du
tout habitué à cette présence. Ou plutôt qui s’est déshabitué parce que les phoques ont disparu du fait de la chasse il y a plusieurs décennies. Et sur ce temps long, des activités touristiques se sont développées, qui ont des difficultés à se confronter à ces nouveaux comportements agressifs. C’est le temps court des décideurs, qui ont du mal à appréhender la mémoire longue des environnements. Il est donc décidé que, comme ce phoque devient un problème, il va être capturé, puis mis à l’isolement, avant de le réintroduire sur un territoire où il y a d’autres phoques, pour qu’il croise des congénères et… redevienne phoque, finalement !
Beaucoup de littoraux sont uniquement dédiés aux activités humaines. La question de la cohabitation avec le sauvage n'a donc pas fini de se poser ?
Ce que j’ai montré dans mes recherches, notamment en comparant avec des situations étrangères, c’est que ces conflits ne font que commencer sur les littoraux français. Ce sont des problématiques qui, sous des aspects anecdotiques, voire un peu loufoques, soulèvent de vraies questions de cohabitation avec le sauvage. En Californie, suite à des mesures de protection à partir des années 1970, le nombre de phoques augmente. Ils colonisent alors ces littoraux et créent des conflits
d’usage assez fort. Même si le réensauvagement des littoraux, et le retour de ces animaux charismatiques, fait écho à des imaginaires très positifs, il crée aussi des problèmes autour de la place que l’on est prêts à leur laisser. Sachant que, de toute façon, ils la prendront.
Ces potentiels conflits ne sont pas toujours ceux que l'on aurait imaginés...
En effet. Nous avons tendance à penser les tensions de manière un peu binaire, avec les marins pêcheurs d’un côté et les scientifiques et les activistes de l’autre, alors que les réalités de terrain sont plus complexes. Le cas de l’échouage du rorqual Kalon en septembre 2022, qui avait été remis à l’eau à la demande de l’ONG Sea Shepperd, était emblématique. Il mettait à nu l’opposition entre des scientifiques qui sont habitués à ce genre de situation, qui réagissent avec des protocoles pensés depuis des années et qui ont une vision à visée de conservation. Et de l’autre, des activistes de plus en plus présents sur ces terrains, plutôt du côté de la cause animale, moins de la cause environnementale et qui se préoccupent moins des problématiques de conservation, mais plutôt de morale. C’est-à-dire que face à un individu qui s’échoue, la question ne va pas être de savoir si le cas de cet animal met en péril la survie de populations, mais de prendre soin de cet animal-là en particulier. C’est nouveau de devoir gérer ces tensions-là, de faire en sorte que tout le monde soit à la même table pour parler et surtout que les légitimités soient conservées. Mon livre raconte des situations d’improvisation autour de rencontres auxquelles nous n’étions pas préparés. Nous ne sommes pas préparés à avoir autant d’interactions avec ces animaux. Ils peuplent nos imaginaires, mais uniquement nos imaginaires. Et quand nous les croisons dans le réel, il y a des problématiques qu’on n’avait pas prévues. En tant qu’anthropologue, mon rôle est de mettre en récit ces réalités pour qu’il puisse y avoir des questionnements du côté de tous ces acteurs. Une forme de prise de hauteur pour qu’ils puissent travailler ces nœuds afin qu’ils deviennent des liens.