La nuit n’est pas un simple temps de pause. Elle est un territoire actif, fertile, indispensable. Un tiers de notre vie s’y déroule et, pourtant, nous continuons de la méconnaître, voire de la négliger. Dans nos sociétés modernes, saturées de lumière, d’écrans et d’injonctions à la performance, la nuit est devenue un espace que l’on grignote, que l’on fragmente, que l’on sacrifie. Pourtant, elle nous est essentielle.
TEXTE DU PR PIERRE-ALEXIS GEOFFROY
Professeur de médecine à l'Université Paris Cité. Chercheur en médecine du sommeil et psychiatrie.
Dans La Nuit vous appartient, titre volontairement militant, j’ai souhaité porter un double message: sauver la nuit et réhabiliter le sommeil comme un acte de résistance. Résister à l’accélération permanente, à la pression d’être constamment disponible, productif, connecté. Dormir n’est pas perdre du temps. Dormir, c’est investir dans sa santé physique et mentale, dans sa longévité, et, plus directement, dans son bien-être. En effet, le sommeil n’est pas une mise en veille du cerveau... Il est au contraire un état d’activité intense, finement organisé, rythmé par des cycles, piloté par notre horloge interne (commune à toutes les espèces !) et profondément ancré dans les rythmes de la Terre.
Le sommeil joue un rôle central dans la régulation de nombreuses fonctions. Sur le plan cérébral, il participe à la consolidation de la mémoire, à la plasticité neuronale et à la régulation émotionnelle. Sur le plan physique, il intervient dans le métabolisme, la régulation hormonale, le fonctionnement immunitaire et la récupération cardiovasculaire. De nombreuses études montrent qu’un sommeil insuffisant ou irrégulier est associé à une augmentation du risque de dépression, d’anxiété, d’obésité, de diabète, d’hypertension artérielle et d’événements cardiovasculaires. Il s’agit donc d’un déterminant majeur de santé, au même titre que l’alimentation ou l’activité physique.
L’importance de la régularité du sommeil est souvent sous-estimée. Dormir suffisamment est nécessaire, mais dormir à des horaires cohérents et stables l’est tout autant. L’horloge biologique fonctionne sur un rythme circadien qui nécessite des repères réguliers, en particulier l’alternance lumière-obscurité. Des horaires irréguliers, des couchers tardifs répétés ou une exposition prolongée à la lumière artificielle le soir entraînent une désynchronisation interne, avec des conséquences sur la qualité du sommeil et, à plus long terme, sur la santé globale.