Intagrist El Ansari

L’écrivain touareg raconte les déboires des siens, des nomades devenus réfugiés, dans un nouveau documentaire. PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE BAQUÉ

Image Intagrist El Ansari
Réfugiés, est-ce le nouveau destin des membres de votre société nomade ?


Les membres de ma société sont en effet relégués à la condition de citoyens sans droits, condamnés à la recherche de la survie de base. Cette situation chaotique
est née du tracé des frontières héritées de la décolonisation. Les Touaregs ont été les maîtres du Sahara entre le VIIIe et le XIXe siècle. Organisés en royaumes, ils ont fondé les premières villes sahariennes, des cités caravanières, avant de lancer l’empire africain des Almoravides, qui s’étendait des fleuves Sénégal et Niger jusqu’à la Méditerranée. Désagrégés par la puissance coloniale, les Touaregs sont devenus des minorités dans chaque État nouvellement créé. Ces populations nomades sahariennes ont subi une politique de la terre brûlée, tout en étant dépossédées de leur histoire. Les jeunes générations touareg ne savaient plus à quelle mémoire se relier, car leur propre histoire était absente des manuels scolaires. Cela n’a fait que s’aggraver. Depuis les années 1990, la situation s’est considérablement dégradée au Mali, en raison de la multiplication des acteurs et de la défaillance systémique de l’État. Les pouvoirs qui se sont succédé ont dénié aux Touaregs le droit à l’existence. La condition de réfugiés est la résultante des cycles rébellion-répression-négociation…


Enfant, vous étiez réfugié dans un camp en Mauritanie. Vous avez alors témoigné dans un reportage de la télévision française consacré à ce camp. Cela a-t-il influencé votre carrière d'écrivain et de cinéaste ?


C’était la deuxième équipe de tournage que je rencontrais en quatre ans, cela aiguisa indéniablement ma curiosité pour les métiers de l’image. En outre, j’ai été profondément marqué par le monde nomade fait de simplicité, de liberté, dans lequel le rêve était permis. Enfant, le monde se résumait pour moi au campement avec ses animaux, son puits, les longues errances dans le désert, la beauté des nuits de pleine lune, les poèmes des jeunes cousines et les légendes racontées par
les anciennes. J’étais aussi fasciné par le monde de la ville. J’avais perdu mon père à l’âge de 6 ans et je ne pouvais oublier ce traumatisme que dans « la fuite »:
l’exploration, la découverte de mondes différents, voire diamétralement opposés au mien. Mon grand-oncle, un souverain touareg de Tombouctou, militait pour
la scolarisation des enfants nomades. Il m’a fait inscrire à l’école de notre village de Gargando. J’ai été tout de suite séduit par la beauté de la langue française
Puis, en 1990, j’ai connu le camp de réfugiés, et j’ai eu ensuite un parcours atypique qui a débouché sur mon installation en France. Après une longue période de doute, j’ai compris que le plus important ne pouvait plus être dit, mais devait être écrit. J’avais aussi une passion pour la photo qui m’a amené vers le métier de documentariste. Aujourd’hui, j’alterne entre écriture et réalisation.


Que vivent aujourd’hui les Touaregs et les autres populations du Nord Mali ? Comment rendez-vous compte de cette situation dans votre travail ?


Le pays est divisé et la situation est chaotique : au nord sévit la loi du mieux armé, avec différents groupes armés, la rébellion touareg et djihadiste ; au sud,
les groupes terroristes assiègent le pouvoir. Ce sont les civils qui en paient le prix le plus fort, avec des violations inédites des droits humains. Dans cet enfer, les populations n’ont plus d’autres choix que l’exil. En Mauritanie, dans la région frontalière avec le Mali, se trouvent désormais près de 450 000 réfugiés maliens. Je fais entendre les voix de ces civils en écrivant des articles dans les journaux en Suisse, en Belgique et en France. Mon film Ressacs est le premier film qui donne la parole aux acteurs et derniers témoins du monde nomade.


Vos films et vos livres vous aident à transmettre une vision de l'intérieur de la société touareg. En quoi est-elle différente des regards portés de l'extérieur ?


La question du point de vue est essentielle. Qui parle ? Depuis quel angle ? Quand je filme, il s’agit d’un œil et d’une oreille implantés à l’intérieur d’un groupe. Dans mon film, les membres d’un groupe s’adressent devant la caméra à un autre membre du groupe. Cela induit un autre rapport. Ce n’est pas une condition sine qua non pour faire mieux qu’un regard extérieur, mais c’est sans doute plus proche de l’intime, surtout dans le cadre d’une société saharienne dont les codes
et les coutumes sont basés sur la réserve et la pudeur. Je ne suis pas un observateur extérieur. De fait, je parle de l’intérieur pour me rapprocher, autant que possible, d’une profondeur, d’une sincérité, d’une vérité avec toute sa fragilité !

 
Les valeurs de la société nomade que vous avez connues peuvent-elles être préservées dans la violence du monde actuel ?


Ma génération est celle d’une transition. Nous avons connu le monde nomade et nous avons aussi une expérience du monde extérieur. Cette génération est foncièrement marquée par les valeurs traditionnelles, par le rapport aux anciens, par l’histoire familiale et tribale, par les valeurs de partage et de fraternité, par les soins portés à notre environnement... Tout le contraire de la destruction. Nos parents tenaient à nous transmettre cela et ils l’ont fait par l’exemple et par l’enseignement de notre langue touareg, le tamasheq. Les générations actuelles refaçonnent à leur manière la question des valeurs de notre société. Des jeunes
âgés d’une vingtaine d’années peuvent se réclamer du monde nomade touareg, sans l’avoir physiquement connu, par la seule force de la transmission d’un imaginaire, par leurs parents, et aussi par la musique et la poésie qui jouent un rôle très fort dans cette transmission. Dans les camps de réfugiés, la mémoire tissée à travers l’expression artistique est un symbole de résistance face à la violence du monde. Je me réfère souvent à cette phrase de Milan Kundera : « La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique. »


Comment a été accueilli en France votre film Ressacs, une histoire touarègue ?


J’ai pris le temps de faire mon fi lm comme je le voulais, en toute liberté, sur une dizaine d’années. J’ai adopté une liberté de ton et un format qui convenaient pour être à la hauteur de la complexité du sujet et de la confi ance que les personnages m’ont accordée. Cela m’a aidé à trouver l’énergie pour porter mon projet, dans des conditions fi nancières parfois diffi ciles au début, et dans des conditions de tournage risquées dans des zones de guerre. Mais, le temps m’a donné gain de cause, si je puis dire.  Mon film a été présenté dans plusieurs festivals en Afrique et en Europe, et il a été plusieurs fois primé. Depuis sa sortie en salle, il connaît un certain succès auprès du public et parmi les critiques.


Le peuple touareg a longtemps habité l’imaginaire de nos sociétés occidentales. Aujourd’hui, n’est-il pas abandonné par elles ?


Nos métiers de créateurs, de passeurs, contribuent à se sortir des carcans, des considérations purement politiques pour emmener nos peuples, nos
sociétés à se côtoyer, à se connaître. Si les relations entre États sont surtout basées sur des intérêts, les peuples, quant à eux, ont l’intelligence de tisser des
amitiés, de la fraternité et de la solidarité. Dans le désert, être attentif à son semblable, c’est comme une attention portée à soi-même pour le lendemain, car tout est absolument lié. Dans mon parcours, depuis quarante ans, j’ai eu la chance de me situer entre la France et l’Afrique, de vérifi er cette réalité existentielle. Ce qui atteint les Touaregs aujourd’hui – et d’autres peuples du monde – est susceptible de se généraliser. C’est pour cela qu’il faut de la solidarité, de l’attention, du bon sens.


Notre monde n’aura-t-il pas toujours besoin de nomadisme ?


Dans ce monde industriel et technologique dans lequel toutes les ressources sont utilisées avec exagération et dans lequel tous les équilibres naturels sont menacés, il est important de se tourner vers ceux qui ont toujours fait du respect de la nature une façon existentielle de vivre. Au-delà des nomades sahariens, cela vaut pour tous les peuples qui ont toujours vécu en harmonie avec l’écosystème essentiel à la survie de notre espèce. Prendre soin du mode de vie fragile des peuples nomades permettrait à notre monde moderne, qui ne cesse d’expérimenter ses limites, d’avoir une base de repli, un refuge si tout venait à s’écrouler, si les machines nous lâchaient.
 

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