Jean-Brieuc Chevalier

Quand on a envie de réussir, on réussit.

En octobre dernier, Jean-Brieuc Chevalier a décroché le prestigieux prix Liliane-Bettencourt pour l’intelligence de la main, grâce à son paravent Mille Fleurs. Considérée comme la Palme d’or des métiers d’art, cette récompense couronne le travail d’un Breton qui a connu un parcours scolaire chaotique avant de trouver sa voie dans l’ébénisterie. Installé à Angers depuis 2012, il est l’inventeur de la broderie sur bois. PROPOS RECUEILLIS PAR JEAN-PIERRE CHAFES

Image Jean-Brieuc Chevalier
Pourquoi le prix Liliane-Bettencourt pour l’intelligence de la main est-il considéré comme le plus prestigieux dans l’univers des métiers d’art ?


Parce qu’il met en concurrence tous les métiers d’art, les plumassiers, les brodeurs, les dinandiers, les marqueteurs, les ébénistes… pour qu’au final, une seule personne soit récompensée. Il y a aussi beaucoup d’argent à la clé, 150 000 € en tout. Mais ce qui le rend peut-être encore plus prestigieux, c’est la notoriété qui en découle. Depuis que j’ai obtenu le prix, je ne passe pas une journée sans avoir une demande d’interview. Pour les quotidiens régionaux,Le Figaro, Modes et Travaux, Le Monde qui m’a consacré une page… Et aujourd’hui pour Rotary Mag ! On va également avoir un article dans un journal japonais, un sujet sur TV5 Monde et un reportage dans Des racines et des ailes [sur France 3, NDLR].


Revenons au début de l’histoire. On parle souvent de tradition familiale chez les artisans d’art. Est-ce votre cas ?


Pas du tout. Mon père est expert-comptable ; ma mère, employée à la Banque de France.

 
Aucun de vos parents n’avait d’appétence pour un métier d’art ?


Ma mère aimait coudre et, à la maison, nous avions une pièce dédiée. Dès que j’ai eu une dizaine d’années, je me suis d’ailleurs mis à la couture. Je me suis fait un costume. J’ai confectionné les robes de mariée de mes sœurs.

 
Quand vous êtes-vous intéressé au travail du bois ?


Assez jeune aussi. Avec une scie sauteuse, j’ai fabriqué le bureau de ma chambre, un confiturier…

 
Malgré vos aptitudes manifestes pour le travail manuel, vous suivez un cursus « classique »


Oui. Après avoir eu une scolarité difficile et redoublé le CM2 et la terminale, j’ai effectivement obtenu un bac S. Je suis allé ensuite en fac de physique-chimie parce que c’était une des seules matières où je ne me débrouillais pas trop mal. Mais comme je n’étais bon qu’en chimie et pas en physique, j’ai échoué dès la première année.


C’est après cette expérience ratée que vous décidez "enfin" de vous diriger vers ce qui vous attire le plus. Pourquoi ne pas l’avoir fait avant ?


Dans ma famille, il fallait avoir un bac « traditionnel ». Je pense aussi que l’on est trop jeune pour savoir ce qu’on veut réellement faire professionnellement lorsqu’on doit s’orienter à la sortie du collège. Rétroactivement, je me dis que rien n’a été inutile, que mes expériences successives ont construit ce que je suis. Et comme cela marche bien pour moi aujourd’hui, je considère que toutes ces expériences ont été finalement bonnes pour quelque chose.

 
Éprouvez-vous du ressentiment contre un système scolaire qui a tendance à ne pas permettre l’émergence de talents comme le vôtre ?


Il n’est effectivement pas fait pour des gens qui, comme moi, ont plutôt une intelligence manuelle et artistique. Pour réussir à l’école, il faut avoir un certain profil. Soit vous êtes bon en mathématiques, soit vous êtes bon en français. Quand vous êtes bon en dessin, on ne vous dit pas que c’est une qualité. Mais c’est vrai aussi qu’il est difficile de s’adapter à toutes les personnalités. En conclusion et au vu de mon expérience personnelle, je dirais que, quand on a envie de réussir, on réussit.


Vous étiez attiré par la couture et pourtant vous choisissez l’ébénisterie…


Je n’avais pas envie d’être le stéréotype du garçon homosexuel qui se lance dans la mode. J’ai préféré passer un CAP d’ébéniste en un an, à Tréguier, au lycée JosephSavina, puis un brevet des métiers d’art (BMA) et un diplôme des métiers d’art (DMA), en deux ans à chaque fois, au lycée professionnel Charles-Cros (aujourd’hui Raphaël-Élizé) à Sablé-sur-Sarthe.

 
C’était l’occasion de vous réconcilier avec les études ?


Là-bas en tout cas, je suis un bon élève : j’ai 19,5/20 à la note finale du DMA. Mais ce que j’apprécie le plus c’est d’avoir pour la première fois de vrais copains,
avec qui je partage des valeurs et des sujets de conversation. À Sablé, j’ai également de très bonnes relations avec mon proviseur, Monsieur Saillot, et avec une professeure d’arts appliqués, Jessy Dupront, qui a été très importante dans ma formation. J’ai adoré cet établissement. Il n’a pas la même réputation évidemment que l’École Boulle où j’avais postulé pour faire mon DMA, mais il est plus « ouvert » et cela a été plus facile pour moi.


Vous êtes-vous découvert une passion pour l’ébénisterie ?


Même si en DMA, j’ai fait des choses intéressantes, comme une table dont on devait créer soi-même le décor en s’inspirant d’un voyage de classe à Vienne, en
Autriche, je n’ai pas encore, à ce moment-là, l’amour du métier. À l’école, nous sommes dans une bulle ; nous ne nous projetons pas sur « l’après ». Et puis, il y a tellement de gens qui m’ont dit que le métier d’ébéniste n’existait plus, que plus personne n’achetait des meubles, que je ne m’imaginais même pas devenir réellement ébéniste.


Vous créez pourtant très rapidement votre atelier. Aviez-vous la fibre entrepreneuriale ?


Je ne crois pas. Quand j’ai fini mes études, j’ai cherché du travail pendant six mois. Et comme je n’en ai pas trouvé, j’ai monté un projet pour créer mon propre atelier que j’ai finalement ouvert parce que je n’avais pas le choix. On est alors en 2012, j’ai 27 ans. Je m’installe à Angers – rue Gruget, où je suis toujours aujourd’hui –, pour rester avec mon futur mari qui venait d’avoir un poste de chirurgien. Je n’avais jamais travaillé en ébénisterie. Même mes stages ne m’avaient pas apporté une grande expérience. J’avais fait un stage sympa aux Guignols de l’info, mais pour de l’accessoirisation, du montage de décor.


Saviez-vous ce que vous vouliez faire ?


Pas vraiment. À l’école, on apprend à fabriquer des meubles, mais on ne nous dit pas pour qui, pour quoi. En fait, il y a de multiples façons de faire. Travailler pour un designer ? Être son propre designer ? Je savais que j’avais un attrait pour l’art décoratif et le mobilier, mais quand j’ai ouvert l’atelier, il a fallu payer les factures et j’ai pris ce que l’on a bien voulu me donner à faire, du mobilier de cuisine, de l’agencement… Mais, au salon Maison & Objet, à Paris, j’ai eu la chance de rencontrer une architecte d’intérieur, Aurélie Rimbert. Une semaine plus tard, elle m’a demandé des chiffrages, qui ont été acceptés, pour trois belles pièces : un meuble-bar recouvert totalement de marbre, un meuble en Corian sculpté et un autre tout en cannage.


Votre activité fonctionne donc tout de suite ?


Plutôt bien, oui. Mais j’ai été seul pendant les trois premières années. Je faisais tout, les factures, les devis, la communication, le marketing… Et, évidemment, fabriquer, pour gagner de l’argent. C’est épuisant. Au bout de cinq ans, j’ai même voulu arrêter parce que je n’en pouvais plus. J’ai finalement décidé de continuer, mais en embauchant un premier employé. Mon activité a vraiment décollé grâce à cela. J’ai ensuite embauché un deuxième employé, Anthony, qui est toujours là. Aujourd’hui, nous sommes neuf, des ébénistes, des marqueteurs, des brodeurs.

 
Quels sont vos premiers gros chantiers ?


Faire tous les lits et les bureaux des chambres du Creps [Centre de ressources d'expertise et de performance sportive, NDLR] de Font-Romeu. Nous avons aussi réalisé assez rapidement l’agencement de belles boutiques à Paris, comme le cocon en bois du Sessùn Charonne. Le bouche-à-oreille a bien fonctionné et en 2019 on a décroché un très gros contrat de marqueterie (portes, cuisine, parquet) pour le château d’un prince émirati.


Quand vous est venue l’idée de faire de la broderie sur bois ?


J’ai cousu mes premiers meubles pendant mon DMA. Je devais assembler deux feuilles de plaquage pour un exercice et j’ai finalement utilisé ma machine à coudre pour y arriver. L’idée de la broderie sur bois m’est venue à ce moment-là, mais la technique a été longue à mettre en place et ma première véritable réalisation a eu lieu en 2019. C’était un cabinet à alcool pour le salon Révélations, au Grand Palais. Le deuxième en 2021 sera Cosmo,un meuble-bar avec 89 000 perles. Je l’avais réalisé pour le présenter au prix Liliane-Bettencourt pour l’intelligence de la main, dont nous avons été finaliste pour notre première participation ! MaisCosmoest surtout repéré à Révélations par le cabinet d’architecture chargé de designer l’Orient-Express. Ils ont décidé de nous confier les 32 têtes de lit des cabines et des suites des nouveaux wagons. Cela a été notre premier client en broderie sur bois. Actuellement, nous réalisons aussi des décorations de lampes pour les chambres des paquebots Orient-Express.
 

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