LOUISE MUSHIKIWABO
Louise Mushikiwabo est la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) depuis 2018. Née au Rwanda dans une famille de petits propriétaires terriens, elle obtient une bourse en 1990 et part vivre aux États-Unis pour poursuivre des études d’interprétariat. Exerçant un temps des responsabilités à la Banque africaine de développement en Tunisie, elle revient au Rwanda où elle occupe un poste de ministre de la Communication puis des Affaires étrangères de 2009 à 2018. Elle est élue secrétaire générale de l’OIF en 2018, et réélue en 2022. PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE BAQUÉ
Quelles sont aujourd’hui les missions prioritaires de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) dont vous êtes secrétaire
générale depuis 2018 ?
Nous intervenons dans de nombreux domaines, mais notre action se concentre principalement sur la promotion de la langue française et sur des programmes vecteurs de développement, en particulier pour les femmes et les jeunes de notre espace. Nos priorités s’inscrivent dans un système international en profonde recomposition. Mais notre ligne reste claire : agir là où cela change réellement la vie des populations francophones. Malgré les turbulences mondiales, la Francophonie continue de produire des résultats tangibles : des enseignants mieux formés, des jeunes accompagnés, des femmes autonomisées, des entrepreneurs soutenus. C’est cette utilité concrète qui demeure notre boussole.
Nos États sont unis par un attachement profond à la solidarité, à la paix, à la gouvernance démocratique et à la diversité culturelle. Ces valeurs ne sont pas exclusives à la Francophonie, mais notre manière de les incarner dans l’action est unique. Une valeur n’a de sens que si elle change la vie des gens. L’OIF agit, très concrètement, pour l’éducation, l’autonomisation des femmes, le renforcement des institutions et les opportunités économiques.
La jeunesse peut-elle s'identifier à ces valeurs ?
La jeunesse francophone ne s’identifie pas à des slogans, mais à des résultats. Chaque fois que la Francophonie ouvre un accès à la formation, à l’entrepreneuriat, aux compétences numériques ou à la mobilité culturelle, ces valeurs prennent corps. Les jeunes veulent des perspectives. Notre responsabilité est de transformer ces valeurs en opportunités concrètes dans leur quotidien.
Comment l’OIF agit-elle pour persévérer et défendre l'influencede la langue française ?
Nous défendons le français en le rendant utile : en appuyant l’éducation, en soutenant des programmes innovants, en facilitant la mobilité des enseignants
et l’accès à des formations professionnalisantes. C’est en donnant aux populations les moyens d’apprendre et de travailler en français que la langue progresse. Là encore, nous visons des résultats mesurables : des enseignants formés, des élèves accompagnés, des certifications obtenues. C’est cette approche qui peut faire la différence.
Pourquoi des États non francophones rejoignent-ils l’OIF ?
Parce qu’ils y trouvent un espace politique crédible et ouvert, où l’on peut dialoguer sans agenda caché. Ces États rejoignent la Francophonie pour renforcer leur
présence internationale, développer des opportunités économiques et s’intégrer régionalement avec leurs voisins francophones. Ils y voient aussi une organisation
pragmatique, capable d’appuyer l’éducation, la formation et la gouvernance de manière très concrète.
Quelles contributions l’OIF peut-elle apporter à la défense de la paix ?
La sécurité n’est pas le cœur du mandat de l’OIF, mais notre action a un impact direct sur les conditions qui permettent la paix et la stabilité. Nous intervenons à la demande des États pour accompagner les processus électoraux, soutenir les médiations, lutter contre la désinformation et renforcer les institutions. Une marque de notre approche, ce sont les bons offices : un dialogue permanent, discret et de proximité avec l’ensemble des acteurs, sans donner de leçons, pour identifier ensemble les leviers possibles. À travers les réseaux institutionnels de la Francophonie, des institutions francophones coopèrent dans les domaines du droit, de la justice, des droits humains, de la médiation, de la formation policière et des élections. Nos résultats restent modestes, mais ils sont réels. Dans un multilatéralisme fragilisé, la Francophonie offre quelque chose de précieux : un espace de confiance où l’on peut agir concrètement pour la stabilité des sociétés.
Comment l’OIF peut-elle faire face au sentiment antifrançais dans certains pays africains ?
Certains contextes politiques peuvent nourrir des tensions, mais l’OIF est une organisation multilatérale, portée par 90 États et gouvernements, dont
la France fait partie. Notre rôle n’est pas d’entrer dans des polémiques ou dans les désaccords bilatéraux qui peuvent survenir entre États, mais plutôt de maintenir le dialogue et d’être utiles là où les populations en ont besoin.
Quelles sont les conséquences du retrait de l’OIF du Mali, du Niger et du Burkina Faso ?
Le retrait de ces trois États est évidemment regrettable pour la Francophonie, car nos liens historiques, culturels et humains demeurent profonds. Mais il ne
s’agit pas d’une rupture avec les populations. Il s’agit du résultat d’une situation géopolitique qui dépasse notre seule organisation et dont nous sommes, en
quelque sorte, un dommage collatéral. Mais, sur le plan institutionnel, l’OIF reste bien entendu ouverte au dialogue. Nous n’anticipons ni n’encourageons
aucun scénario politique : chaque État suit son propre chemin, et notre rôle est de préserver des canaux de coopération dès que les conditions le permettent.
La gouvernance de l’OIF est collégiale. La France, pays hôte du siège de l’OIF, est un membre engagé de la Francophonie, mais un membre parmi d’autres. Si
nous étions perçus comme l’instrument d’un seul pays, nous ne disposerions pas de la confiance nécessaire pour intervenir dans des contextes sensibles. Or, cette
confiance est réelle, et nous sommes sollicités par un nombre croissant de pays parce que notre action est utile, équilibrée et respectueuse des réalités locales.
Votre transition du ministère des Affaires étrangères du Rwanda vers l'OIF a-t-il été facile ?
La nature de ces postes est différente. En tant que ministre, je défendais les intérêts d’un pays. Comme secrétaire générale, je dois concilier les attentes de 90 États et gouvernements, dans une posture de recherche de consensus. L’échelle est différente, mais ce qui m’a guidée dans les deux fonctions, c’est la même conviction: la diplomatie doit avoir un effet concret sur le terrain, auprès des communautés et des familles.
Le Rwanda a toujours été un pays multilingue, où le kinyarwanda, le swahili, le français et l’anglais coexistent naturellement. Contrairement aux idées reçues, le français n’a jamais été banni et progresse, en particulier chez les jeunes, parce qu’il ouvre des opportunités réelles. Depuis 2020, par exemple, 120 professeurs de français venus de toute la Francophonie ont été déployés dans le pays pour former élèves et enseignants, en collaboration étroite avec le gouvernement rwandais. Là encore, ce qui compte, c’est l’impact concret que la maîtrise d’une langue peut avoir sur la vie des Rwandais.
L'OIF risque-t-elle, comme l'ONU, de voir son influence diminuer ?
Le multilatéralisme traverse une crise, c’est vrai. Mais paradoxalement, la Francophonie n’a jamais été aussi pertinente et attendue, car elle s’est concentrée sur des actions concrètes et travaille en étroite concertation avec ses États et gouvernements membres. Notre utilité dépend de notre capacité à rester proches du terrain et à produire des résultats tangibles. Tant que nous maintenons cet ancrage, notre action continuera de porter.