BRUNO PATINO

Le marché de l'attention va atrophier notre liberté

Avec son livre La Civilisation du poisson rouge, petit traité sur le marché de l'attention, (éd. Grasset), Bruno Patino, directeur éditorial d'Arte France, a lancé un pavé dans la mare numérique. Depuis la sortie de cet ouvrage en avril dernier, débats et articles se multiplient sur le sujet. Entretien avec celui qui nous a fait sauter du bocal... Propos recueillis par Emmanuelle Pavon-Dufaure.

Image BRUNO PATINO

Certaines études rapportées dans votre livre – par exemple qu’au-delà de 30 minutes d’exposition aux réseaux sociaux apparaît une menace pour la santé mentale – font froid dans le dos. Était-ce votre volonté, en écrivant cet ouvrage, de lancer un appel voire un rappel à l’ordre ?

J’aime bien ce mot, un rappel à l’ordre. En tout cas, le point de départ est avant tout personnel. Je fais partie des gens, comme je l’écris, qui ont beaucoup travaillé avec le numérique et cru aux potentialités de cette innovation, notamment aux utopies de partage d’information, de connaissance. Et j’y crois encore d’ailleurs. Mais quand vous vous rendez compte que certains de vos proches, au déjeuner, sont incapables de ne pas regarder leur écran quand vous leur parlez, que vous-même vous vous levez la nuit pour regarder votre portable, vous vous demandez très simplement : qu’est-ce qui s’est passé pour devenir aussi dépendant ? Et puis, au fur et à mesure que je trouvais des débuts d’explications – pas si compliquées que ça d’ailleurs car la logique est vraiment économique –, le projet s’est transformé. D’un livre explicatif en un livre d’alerte, puis vers la fin, en un livre qui esquisse des solutions. Mais la surprise, pour moi, c’est vraiment la réception du livre, je ne m’y attendais pas.


Effectivement, depuis sa sortie en avril La Civilisation du poisson rouge fait l’effet d’un vrai coup de poing dans le paysage numérique. Avez-vous eu un retour qui vous a particulièrement marqué, touché ?


De multiples. Ce livre me procure beaucoup d’émotions. Telle école primaire qui organise dans ses classes un petit cours « Comment ne pas devenir des poissons rouges », tel agrégé de philosophie en Corrèze qui le fait lire à ses élèves et les fait débattre sur le sujet, des dessins qui me sont envoyés... Vous dites que c’est un livre coup-de-poing, il n’a pas été fait comme ça. Mais les gens se sont retrouvés effectivement sur cette articulation très simple de questionnements : qu’est-ce qui nous arrive ? Pourquoi cela nous arrive-t-il ? Qu’est-ce que l’on peut faire par rapport à cela ? Ce n’est pas un livre qui culpabilise, qui rejette non plus l’innovation numérique mais qui fait prendre conscience.


Et puis, il y a aussi cette comparaison marquante : 8 secondes d’attention pour un poisson rouge, 9 secondes, à peu près, pour les Millennials nés avec un smartphone dans la main. Vous avez trouvé une belle métaphore !

Que l’on soit comparable ou pas à des poissons rouges, oui, la métaphore en elle-même parle. D’ailleurs, figurez-vous qu’au moment où le livre est sorti, deux jours ou trois jours après, un ami qui se promenait je ne sais où m’a envoyé une photo d’un dessin sur un mur qui représentait un homme avec, à la place du cerveau, un bocal avec un poisson rouge ! C’est donc moins la valeur scientifique de ces chiffres – bien que je les extraie d’une conférence faite par Google que je raconte dans le premier chapitre – que l’image de nous tournant sans cesse dans un bocal qui fonctionne. On se projette assez bien, finalement.


Vous évoquez aussi la toute-puissance de l’image, qui a modifié notre regard, nous a hypnotisés. Ne sommes-nous pas aussi devenus cyclopes ?

Aujourd’hui, nous sommes bien au-delà de l’hypnose par l’image, c’est ce que j’essaie de démontrer. Pour des raisons de modèles économiques, on parie davan- tage aujourd’hui sur une sorte de réflexologie qui est la nôtre, celle de devoir absolument répondre aux sollicitations. Si vous regardez les réseaux sociaux, sur quelques plates-formes numériques, même si certaines charrient des images animées très puissantes, ce qui importe c’est l’ordonnancement de ces images. Les mécanismes d’interfaces graphiques, de récompenses aléatoires, tous ces mécanismes basés sur les neurosciences nous rendent dépendants. L’on vit des expériences fortes, avec des gens que l’on aime, au théâtre, au cinéma, comment expliquer notre réponse à toutes ces sollicitations, le fait de regarder quand même, malgré soi, son portable ? On en ressent le besoin sans en éprouver le désir, c’est le propre de l’assuétude. Par rapport au numérique, nous ne sommes pas dans une phase d’apprentissage et de découverte maladroite – comme certains le laissent entendre – mais au contraire dans une phase d’efficacité.


N’est-il pas machiavélique, ce système qui nous tient à sa merci ? L’homme ne serait plus sujet de son existence ?

Nous ne sommes plus des sujets, mais des objets, oui, objets de l’économie numérique d’attention. Il s’agit de nous priver du contrôle de notre temps pour mieux l’exploiter et le monétiser. Vous vous souvenez de cette fameuse expression du « temps de cerveau disponible » utilisé par un patron de TF1 ? Là où je ne vous rejoins pas, c’est sur la notion de machiavélisme. C’est simplement la logique du modèle. On essaie de capter le plus possible votre attention et comme votre portable est tout le temps avec vous, connecté, et qu’il n’y a pas de règle, il n’y a aucune raison pour que ce marché soit limité.


Vous avez cette formule poétique en tête de chapitre : « Les nuits nous ont quittés. » Cela m’a fait penser à cette citation d’Henri Michaux : « La nuit a beaucoup plus de souplesse que le jour. » Est-ce que ce modèle-là n’atteint pas aussi notre capacité à rêver ?

Oui, évidemment. Cela nous hache l’espace et le temps nécessaires à la liberté. Et tue le manque comme le désir. Nous perdons la capacité de divagation, de clair? obscur. Je lisais un article sur la grande crainte des neuropsychiatres face à cette nouvelle génération qui, du coup, n’est pas confrontée à l’ennui. Or, sans l’ennui, il n’y a plus de capacité de création.


Dans la dernière partie de votre livre, avec votre liste des quatre combats, vous évoquez pourtant des solutions possibles...


Ce que je crois – et certains me reprochent mon optimisme – c’est que, pour le moment, on n’a pas encore mis en place d’actions collectives pour pondérer cette activité, mais cela va arriver. On est dans un moment de paroxysme. C’est comme pour la cigarette. Il n’y a pas si longtemps, on trouvait tout à fait normal de fumer en tout lieu, dans les avions, je ne sais pas si vous êtes de cette génération? là, mais on faisait même fabriquer aux enfants des cendriers en céramique dans les écoles. À un moment, la cigarette est devenue un sujet politique – c’est-à-dire collectif – et on a limité. Je pense qu’il va se passer la même chose avec le numérique.


Il y a cette petite note, cet addendum à la fin du livre, qui explique le poisson rouge est fait pour vivre entre vingt et trente ans et atteindre 20 centimètres. Quel addendum auriez-vous envie de rédiger pour l’homme ?


Le même ! J’écris que «le bocal a atrophié l’espèce, en a acceléré la mortalité et détruit la socialibilité ». Si je pars du principe que le bocal, ce sont les écrans avec les applications que j’évoque, cet addendum me semble absolument parfait. Ce modèle d’économie d’attention a vraiment fait du mal à notre sociabilité et à notre espace public, alors si l’on n’y met pas un frein, il va atrophier notre liberté individuelle et sans doute notre capacité d’imagination. Vous pouvez donc remplacer « poisson rouge » par « être humain » sans aucun problème !

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