ÉLÉA GOBBÉ MEVELLEC

Je suis davantage Miyazaki que Pixar !

La coréalisatrice des Hirondelles de Kaboul, en salles depuis le 4 septembre, évoque son parcours et revient sur la fabrication de cette fable humaniste en aquarelles présentée dans différents festivals prestigieux. Propos recueillis par Gilles Tisserand. Crédit photo © picture alliance / Photoshot / Photononstop.

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Comment avez-vous intégré le projet des Hirondelles de Kaboul ?

Zabou Breitman, la réalisatrice, a été contactée par Les Armateurs, le studio en charge du projet, qui a émis un appel d’offres pour trouver la graphiste qui définirait l’identité visuelle et coréaliserait le film. Le producteur connaissait mon travail puisque j’avais travaillé sur un de ses films, Ernest et Célestine, et qu’en outre, c’est lui qui suivait un projet de long- métrage auquel je travaillais. Il m’a donc suggéré de faire des propositions pour Les Hirondelles... à partir du scénario. Quand elle les a vues, Zabou a signé avec moi car elle s’est rendu compte que nous avions le même film en tête.


L’histoire se déroule dans l’Afghanistan de 1998, à l’arrivée des talibans. Que connaissiez-vous de cette situation ?

Très peu de choses, hormis ce qui m’était parvenu par les médias. Je me suis surtout documentée d’un point de vue visuel. Côté historique, on se nourrit du minimum car si l'on fouille trop, on ouvre une boîte de Pandore qui risque de nous entraîner extrêmement loin. Il fallait que les recherches se limitent au cadre de l’histoire, il n’était en aucun cas question de faire une thèse sur les talibans. De même que, pour garder cette distance, nous ne nous sommes jamais rendues sur place. Pour autant, j’ai rencontré des Afghanes à Paris qui nous ont donné de précieux témoignages sur le quotidien et les interdits dans leur pays.

 

Comment adapte-t-on son dessin à une fable humaniste en aquarelles qui parle de l’oppression de la femme et de la tyrannie religieuse ?

Voilà des questions que l’on se pose en amont et auxquelles on ne trouve pas de réponse. Alors, on prend son crayon, on cherche, et on trouve. En m’inspirant des photos que j’avais sous les yeux, l’aquarelle était une option qui faisait sens. Car dans Kaboul, il y a des ombres tranchées et des lumières explosives, promptes à générer des noirs et des blancs ultra violents qui exprimaient bien le climat de l’histoire.

 

Avec un tel sujet, peut-on échapper à la tentation du message ?

Zabou et moi n’avons jamais voulu faire passer un message, mais plutôt exprimer ce que l’on ressentait vis-à-vis de cette histoire. C’est ensuite le résultat final qui nous a fait comprendre des choses. C’est ça qui est fort dans l’animation : on imagine un truc, on le pose sans essayer de le contrôler et on voit le résultat. Montrer une lapidation en aquarelles semble contradictoire et pourtant, à l’image, ça fonctionne. La violence du geste naît précisément du contraste avec la douceur du graphisme.


Comment s’est passé le travail avec les acteurs ?

Zabou tenait à ce qu’ils ne soient pas que des voix mais jouent les situations. Les comédiens ont donc évolué sur une scène improvisée, filmés à deux caméras, habillés avec les vêtements de leur personnage, évoluant dans les faux décors que j’avais préparés, mangeant comme on le voyait à l’image afin qu’on entende le bruit de la mastication. Pour créer plus d’ambiance, on avait même fait venir sur le plateau des kalachnikovs, des tchadris ! Il fallait que les acteurs incarnent à proprement parler leur personnage. Le dessin a été exécuté ensuite à partir de ces enregistrements vidéo, sans pour autant qu’il s’agisse d’une reproduction traditionnelle en rotoscopie. Les animateurs ont épuré en ôtant un maximum de mouvements tout en gardant la ligne forte des expressions. Encore un des paradoxes de l’animation : passer par une sorte d’abstraction graphique pour restituer la vérité.


À l’heure où le droit des femmes est plus que jamais d’actualité, le sujet des Hirondelles... prend-il une résonance particulière ?

Zabou a introduit à la toute fin du film une note d’espoir absente du livre de Yasmina Khadra. Est-ce un choix féministe ? Je ne sais pas. Mais on ressent bien la force et l’esprit de résistance des femmes qui existent, et que j’ai d’ailleurs pu constater dans certains documents comme celui qui montre un groupe de jeunes filles afghanes en burqa, jouant de la musique punk dans leur garage de Kaboul !


Rêvez-vous que le film puisse être un jour présenté en Afghanistan ?

Évidemment, ce serait chouette mais, pour l’instant, c’est un peu utopique et je suis trop couarde pour aller mettre ma vie en danger ! Mais j’espère de tout mon cœur qu’il y sera visible un jour. Et aussi que l’on cessera enfin d’évoquer ce pays sous l’angle de l’oppression et de la guerre, alors que l’Afghanistan et sa culture si riche, c’est vraiment autre chose !


Le film a été présenté à Cannes en mai dernier et vient d’être récompensé cet été au festival d’Angoulême. Quel souvenir gardez-vous de cette exposition ?


D’abord, cela souligne le décloisonnement du milieu de l’animation et c’est tant mieux ! À Cannes, ce fut un vrai choc pour deux raisons : d’une part, je sortais tout juste de la finalisation des Hirondelles..., et d’autre part, la gravité du sujet face aux paillettes, au tapis rouge, aux photo- calls, c’était un mélange des genres assez surréaliste ! Pour Angoulême, c’était également formidable qu’une animation concoure dans un festival de longs-métrages traditionnels, sans souffrir de son étiquette, et les deux prix que Les Hirondelles de Kaboul a reçus démontrent la part belle faite à l’émotion, toutes techniques confondues.


Quel est votre sentiment sur l’animation française actuelle, surtout face au rouleau compresseur américain ?

Aux États-Unis, tout est formaté, alors qu’en France, on a la liberté d’essayer plein de choses différentes, même si l’on a parfois tendance à tomber dans certains travers, à ne pas prendre assez de risques, surtout au niveau des scénarii. Mais on progresse, on va vers des sujets et des traitements qui parlent davantage aux adultes. J’en veux pour preuve des films récents comme La Tortue rouge, Louise en hiver, ou bientôt J’ai perdu mon corps, qui a été aussi présenté à Cannes. On arrive enfin à concevoir le dessin animé comme un art qui n’est plus seulement destiné aux enfants.


Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’en faire votre métier ?

En maternelle, j’ai eu la chance d’avoir une institutrice qui m’a donné confiance et poussée à dessiner de plus en plus. Mon goût s’en est trouvé renforcé. J’avais trouvé un truc qui me plaisait et autour duquel j’allais me construire. Au collège, et comme je viens d’une famille d’enseignants, je me voyais prof de dessin. Puis j’ai découvert les arts appliqués par le biais d’une copine et vu toutes les possibilités qu’offrait cette voie. Après un bac STI à Brest, j’ai passé les concours de deux écoles parisiennes, Estienne et les Gobelins. En fonction des résultats, je savais que je ferais de l’illustration ou de l’animation. Comme c’est aux Gobelins que j’ai été reçue en 2003, je me suis donc orientée vers l’animation.

Que gardez-vous de votre passage dans cette école d’arts graphiques ?

J’y ai surtout appris la technique, et j’en manquais énormément ! Une sensibilité graphique ne suffit pas à avoir un bagage solide pour en faire un métier. Il faut de la rigueur, de la discipline et du travail collectif. D’ailleurs, ce n’est pas tant la formation qui nous construisait aux Gobelins que l’échange entre les élèves, la confrontation des cultures, des sensibilités.

Personne n’ignore que les grands studios américains de l’animation comme DreamWorks viennent débaucher certains lauréats des Gobelins. L’aventure hollywoodienne vous aurait-elle tentée ?

Ça ne me dérangerait pas d’expérimenter un travail dans un autre pays que la France, mais la culture américaine n’est pas forcément celle que je préfère. Je tiens à combiner mon travail avec la vie que je mène à côté, et je ne pourrais pas m’épanouir dans ce pays-là. En revanche, le Canada, pourquoi pas car ils ont une sensibilité assez proche de la nôtre en termes d’animation. Je me sens aussi de grandes affinités avec le travail des Japonais, car ils utilisent l’animation pour se distancier du réel et le montrer sous un angle plus juste, plus beau et poétique. Bon, maintenant, au Japon, c’est 20 heures sur 24 à son bureau, ce n’est pas trop mon truc ! (rire) Mais question sensibilité, c’est vrai que je suis davantage Miyazaki que Pixar. La 2D me parle plus que la 3D, j’ai besoin que l’on voie la patte humaine.

 

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