PATRICE FRANCESCHI

On ne s'occupe plus de la beauté du monde

L’écrivain aventurier a passé sa vie à parcourir le monde. Il est revenu de ses nombreux voyages avec des leçons philosophiques qu’il transmet à ses lecteurs afin de les aider à affronter les défis de demain dans un monde totalement bouleversé. Propos recueillis par Michael Duciusso

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Vous êtes le capitaine de La Boudeuse, avec laquelle vous avez mené des expéditions destinées à sensibiliser le public au changement climatique. En tant que marin et voyageur, comment avez-vous vu évoluer la planète au fil des ans ?

Il est évident que nous saccageons la planète, et plus particulièrement la mer. Des excavations qui dévastent la Sibérie aux déchets qui flottent dans les océans, nous enlaidissons le monde. Pour un écrivain, l’esthétique, la poésie du monde, c’est très important. On ne s’occupe plus de la beauté du monde et c’est dommage. Quand on est marin, que l’on voit les déchets qui s’échouent sur des plages de côtes inhabitées, on voit bien comment tout cela a considérablement augmenté en vingt ans. Globalement, on a un problème - que nous ne voulons pas voir parce que tabou –, c’est la démographie. On est passé d’un milliard d’êtres humains au début du XXe siècle à trois milliards quand je suis né, puis à sept milliards aujourd’hui. Tout cela a un impact sur la beauté du monde et sur sa préservation. Les écrivains ont le devoir de penser la modernité du monde dans ce contexte. C’est ce que je tente de faire en tant qu’écri- vain engagé, et la question que je me pose, c’est : est-ce que l’on veut un monde qui soit beau ou est-ce que cela nous indiffère ?

 

Pour faire face aux défis de ce monde qui s’ enlaidit, vous proposez une forme d’humanisme combattant. Pourquoi faut-il se préparer au combat ?

Tout simplement parce que rien, ni loi, ni démocratie, ni valeur, ni éthique, ne survit dans le temps long sans une force pour le défendre. Si l’humanisme se contente d’être humanisme, il disparaîtra. Mais il est pourtant ce qui fonde nos sociétés occidentales. Or,après soixante- dix ans de paix, il s’ affaiblit, car ce qui le sous-tend, comme le courage et la raison, s’affaiblit et c’est normal. Il faut donc se redonner, par un renforcement moral et mental, les moyens de subsister. Sinon, nous disparaîtrons par la force naturelle des choses. Tout le monde sent que les orages de ce monde approchent. Rétablir une éthique qui soit une armature intellectuelle et mentale m’apparaît fondamental. Trois choses sont importantes: d’abord, lutter contre la négation de la nature que connaissent nos sociétés. Les stoïciens disaient d’ailleurs « Il faut vivre en accord avec la nature.» Deuxièmement, il y a une volonté d’abolition de la vérité qui fait que nous vivons dans un mensonge généralisé. Enfin, il y a une disparition évidente de la liberté, petit à petit, qui fait que nous n’avons plus la volonté d’être libres. J’ai longtemps cru que les hommes voulaient vivre libres et selon la raison. Je me suis trompé. Ils ont pour appétence naturelle la sécurité contre la liberté et la prospérité contre la vérité. Cela nous mènera vers notre disparition, et la modernité accélère ce mouvement.


Il n’ y a donc de salut que par le combat. Vous qui avez combattu aux côtés des Afghans contre l’URSS et soutenu les Kurdes contre Daesh, vous ne pensez donc pas qu’il arrivera un jour où l’humanité aura droit à la paix?


La guerre est consubstantielle à la vie, elle fait partie de la condition humaine comme la maladie et la mort. C’est la conclusion à laquelle je suis arrivé après plus de quarante ans à parcourir le monde.Quand on a compris ça, on peut la repousser, faire en sorte qu’elle ne soit pas trop grave, pas trop longue, comme pour la maladie. Mais si on ne comprend pas cela, si on nie la guerre, elle arrive encore plus violemment que si on l’avait préparée différemment. Je ne conçois pas la vie comme une longue distraction. Je ne confonds pas plaisir et bonheur. Le bonheur est dans l’adéquation entre nos actions et nos convictions, pas dans la surconsommation, mais ce discours n’est pas dans l’air du temps.

Pensez-vous que les jeunes générations seront plus réceptives à ce message ?

On me dit souvent que je suis pessimiste. Ce n’est pas moi qui suis pessimiste, c’est notre monde qui l’est, mais je suis optimiste quant à l’avenir qu’on peut lui donner. La jeunesse est en quête de valeurs immatérielles qui donnent un sens à la vie et ne veut pas se contenter de consommer. C’est la raison pour laquelle l’écrivain doit lui donner un discours autre que les discours dominants qu’elle entend. C’est le travail d’Éthique du samouraï moderne, et, dans les courriers que je reçois, il y en a énormément de jeunes de 20 ans ou plus. C’est bon signe pour l’avenir. Mais si vous regardez les publicités pour les livres dans les métros, le discours est: « Distrais-toi, ne pense pas.» Les sociétés qui sont dans la distraction généralisée sont des sociétés qui disparaissent.

 

Les nouvelles technologies et l’usage qu’on en fait aggravent cela et nous maintiennent dans le mensonge généralisé dont vous parlez ...

Tout ça va de pair et se tient. Pour l’instant, ça empire parce que, contrairement à ce qu’on espérait, la technologie ne nousapporte pas plus delibertés.Internet, ce n’ est pas une valeur, c’est un outil. Et un outil s’utilise en bien ou en mal. Quand on voit que ça sert plus à propager les ragots, les rumeurs et les infox que les avoir, on se dit que ce n’est pas la panacée. C’est certainement l’avenir pour l’économie, mais pas pour l’espèce humaine. Pour rattraper cela, il faut la froide raideur de la raison et d’une éthique, ce que j’ai appelé l’éthique d’un samouraï moderne.


Cette éthique, vous n’avez pas attendu de la publier pour la partager. Depuis plusieurs années, vous invitez des jeunes à rejoindre les expéditions de La Boudeuse. En profitez-vous pour leur transmettre ce qui leur permettra de faire face au monde de demain?

Ce livre est le condensé de ces 40 dernières années en 327 principes. Ce que j’ai essayé d’inculquer à tous les gens de La Boudeuse, c’est l’état d’esprit qu’il porte sans les détails des choses qu’il met en forme. Les jeunes et les autres personnes passés sur La Boudeuse, pour qui ce discours est un discours d’expérience, le retiennent non pas comme une leçon théorique mais comme quelque chose qu’ils ont vécu. Et aujourd’hui, s’ils constatent qu’autour d’eux ce n’est pas très gai, ils se disent que ce n’est pas perdu. Quand on n’abandonne jamais les combats qui méritent d’être menés, et ceux-là uniquement, alors on peut être à peu près certain de la victoire. C’est une leçon que m’ont donnée les Kurdes acculés à Kobané et qui ont gagné aujourd’hui. Cela fait écho à ce que disait le stoïcien Sénèque dans une petite phrase du traité De la providence :« Et s’il tombe, ilcombat à genou.»


Dans le monde de demain,les jeunes samouraïs modernes pourront-ils vivre des aventures telles que les vôtres ?

C’est plus difficile, les taches grises sont de moins en moins nombreuses sur les cartes, les frontières sont de plus en plus fermées, on ne pourrait plus faire ce que j’ai fait à 23 ans lorsque j’ai remonté le Nil de sa source jusqu’à la mer, à dos de chameau, dans une caravane de contrebandiers. L’ insécurité qui grandit et la surveillance générale dans laquelle les choses se passent rendent les choses de plus en plus compliquées. Prendre l’avion aujourd’hui est devenu une corvée, une humiliation. L’aventure est de plus en plus remplacée par le tourisme et le tourisme de masse. Aujourd’hui, n’importe qui passe le cap Horn, de n’importe quelle manière, sans aucun effort. À partir du moment où le voyage est devenu une marchandise, qu’il s’est massifié, son impact sur les relations humaines a changé. Quand vous avez des bateaux de croisière avec 5000 passagers qui débarquent sur une île de 3000 habitants, ça n’a plus rien à voir avec l’époque où trois aventuriers posaient le pied sur l’île et rencontraient sa population. Tout cela fait que l’ aventure telle qu’on la concevait il y a un siècle disparaît, mais ce qui est positif, c’est que l’esprit d’aventure perdure. Pour les jeunes d’aujourd’hui, l’aventure est plus difficilement accessible, mais il leur reste l’engagement. L’aventure qui m’a le plus fasciné, c’est celle des résistants français en 1939-1945. Ils n’ont pas fait le tour du monde, mais ils ont connu un engagement d’une puissance émotionnelle totale, pleine de sens et au nom de la liberté. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas tomber dans le désespoir. Simplement, le monde a muté et il n’y aura plus de grandes explorations de mondes inconnus, mais il y a d’autres choses pour les jeunes d’aujourd’hui. L’humanitaire reste d’ailleurs une des formes de l’engagement où l’esprit d’aventure est présent et où l’aventure telle qu’on la concevait avant perdure.


Nous donnons justement dans ce numéro les clés pour ne pas contribuer aux méfaits du tourisme de masse. Quel est selon vous le meilleur conseil à donner dans cette optique ?

Il faut refuser la marchandisation des voyages. Le fait de poser un chèque pour que l’on s’occupe de nous, c’est l’antithèse du voyage qui est la liberté. Le tourisme, c’est se protéger, voyager, c’est s’exposer.

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