Marinette PICHON

Régard sur le football professionnel féminin

À quelques jours du coup d’envoi de la Coupe du monde féminine de football, qui se déroulera en France du 7 juin au 7 juillet, nous avons rencontré celle qui a marqué l’histoire des Bleues, Marinette Pichon. Aujourd’hui consultante pour France Télévisions et la chaîne L’Équipe, elle fut la première joueuse professionnelle française de l’histoire et demeure encore la meilleure buteuse de l’équipe de France avec 81 buts en 112 sélections. Texte de Lucie Brasseur

Image Marinette PICHON

À la veille de la première Coupe du monde de football féminin en France, comment voyez-vous l’évolution de l’intérêt porté par le public au foot féminin ?

On sent qu’il y a un véritable intérêt de la part du public. Les matchs de préparation qui se sont joués étaient d’un très haut niveau, nos joueuses sont talentueuses. Depuis les années 70, nous sommes nombreuses à avoir œuvré pour parvenir à ce ­développement. Voir aujourd’hui les filles pouvoir s’épanouir en tant que footballeuses professionnelles, c’est fabuleux ! Et nous, les anciennes, nous continuons à travailler dans ce sens.

 

En matière de pratique du football par les filles, les mentalités ont-elles évolué ?

Il y a deux décennies, il n’y avait pas toutes les infrastructures existantes qui facilitent la pratique féminine. En fait, c’est là que l’on voit vraiment que les mentalités ont évolué, parce qu’il y a beaucoup de clubs et de structures accueillant des sections féminines. La société se féminise. On entend aujourd’hui parler d’un chef ou d’une cheffe sans que cela ne choque ou questionne personne. Parfois, on me demande si Corinne Diacre [l’actuelle sélectionneuse de l’équipe de France féminine de football, ancienne internationale et première Française à avoir entraîné une équipe masculine dans un club professionnel de football, NDLR] a vraiment sa place dans un milieu masculin. Si elle a encadré le club de Clermont, ce n’est pas parce qu’elle était une femme, mais parce qu’elle en avait les compétences. Elle n’a pas été recrutée en fonction de son sexe mais de ses qualités humaines et sportives. Elle est douée, c’est tout. Et elle le prouve encore avec le travail qu’elle réalise en ce moment avec l’équipe de France. Mais attention, parce que Coco reste l’exception.


Quelles sont, selon vous, les différences entre une footballeuse et un footballeur ?

Le mode de vie, principalement. Si les choses ­évoluent dans notre championnat, il est pourtant toujours indispensable aux filles de suivre un double projet, cumulant études ou emploi et engagement sportif quotidien. Si l’on fait exception des joueuses de Lyon, Paris et Montpellier, les filles évoluant dans les clubs de D1 n’ont pas le choix. Elles doivent vivre aujourd’hui et préparer l’après-terrain pour demain. Au même niveau, les garçons professionnels vivent de leur passion et n’ont pas à penser à l’avenir. Dans le foot, un homme peut être payé des millions. Mais avant que cela arrive à une femme, nous serons tous morts depuis longtemps !

 

Les femmes doivent-elles prouver plus que les hommes ?

Je dirais que oui. Au-dessus de nos têtes, il y a une suspicion d’incompétence permanente, comme une épée de Damoclès. Interdit de montrer qu’on est faible, ce serait ouvrir la brèche aux remarques du type « Tu ne peux pas exercer cette fonction », « On ne peut pas te faire jouer à ce poste-là », « On a besoin de quelqu’un avec un vrai mental, pas un mental de chips ! » De fait, sur le terrain ou dans les entreprises, on travaille plus, on fait plus d’heures, on remplit plus de missions, ou on s’entraîne plus pour arriver au sommet.

 

Comment cela s’explique-t-il ?
Par l’éducation, directe ou indirecte, qu’on a reçue. Au quotidien, on reçoit en permanence des messages qui peuvent sembler insignifiants mais qui nous formatent. À l’âge de 5 ans, au bord de ce terrain de foot, j’entends des garçons, j’ai envie de jouer avec eux. Pourtant, quand l’éducateur s’approche et me tend une chasuble en me proposant de les rejoindre, je lui réponds que je ne peux pas parce que je suis une fille. Vous rendez-vous compte ? J’avais 5 ans ! Je la sortais d’où, cette réplique ? De l’influence du monde extérieur !

 

Gaël, votre fils de six ans, vous pose-t-il ce type de questions ?

Il commence, oui ! Alors on lance des discussions visant à casser les stéréotypes de genre comme « C’est rose, c’est pas pour moi » ou « La danse, c’est pour les filles »… On essaie de l’interroger, de l’amener à argumenter pourquoi une activité serait plus pour les filles que pour les garçons… On fait très attention à bien expliquer les choses parce qu’à la maison, il n’y a que des filles, même le chien est une chienne !

 

Quel a été l’événement le plus fort de votre carrière ?

Je dirais que c’est forcément la première fois que j’ai entendu La Marseillaise. À ce moment-là, j’ai pris l’envergure de l’événement, de tout ce que j’avais fait pour en arriver là. Quand j’ai commencé à jouer au football, je n’imaginais à aucun moment pouvoir porter le maillot de l’équipe de France, et encore moins jouer en professionnelle. Autant dire que quand j’ai entendu cette Marseillaise – on était au stade Gerland, à Lyon –, je suis passée par toutes les émotions : la peur, l’appréhension, le doute, la fierté, la joie. Au coup de sifflet marquant le début de la rencontre, ç’a été une libération.

 

Si vous n’imaginiez pas devenir joueuse professionnelle, c’est sans doute que ce statut n’existait pas en France…

Quand cette opportunité s’est présentée à moi, j’ai longtemps hésité à la saisir. Parce que, pour poursuivre ma carrière de footballeuse, je devais ­effectivement m’expatrier aux États-Unis. Franchir l’Atlantique signifiait aller vivre une aventure sportive et humaine. C’était impressionnant. Aujourd’hui, je ne regrette rien, au contraire, j’incite même vraiment les filles à aller vivre une aventure à l’étranger.

 

Pourtant, nous avons aujourd’hui un championnat qui permet aux filles de passer pro tout en restant dans l’Hexagone. Ne vaudrait-il pas mieux qu’elles tentent leur chance au PSG ou à l’Olympique Lyonnais, par exemple ?

C’est vrai, à cette époque, les filles devaient forcément s’expatrier pour aller jouer dans les meilleurs championnats nationaux, parce qu’ils se trouvaient tous à l’étranger. Aujourd’hui, au contraire, on arrive à faire venir les joueuses étrangères les plus talentueuses sur notre territoire. Notre championnat est d’un bon niveau et nos équipes parviennent à des résultats plus homogènes. Montpellier, Lyon, le PSG ou le PFC (Paris Football Club) ont gagné en attractivité. En revanche, découvrir un autre championnat et une autre culture, c’est toujours une expérience fabuleuse qui permet de grandir sur le plan humain et sur le plan sportif.

    
Aller plus loin
- Ne jamais rien lâcher, autobiographie de Marinette Pichon publiée aux éditions First en 2018.

- #MeFoot, essai sur le football féminin et son développement dans le monde préfacé par Marinette Pichon à paraître aux éditions du Rêve, le 13 juin. Le livre sera accompagné d’un documentaire.

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