Yves Trocheris

Mieux vaut un génie sans foi qu'un croyant sans talent

Bâtie de 1532 à 1633, l’église Saint-Eustache, à Paris, est un creuset historique pour la création artistique, de Christian Boltanski à Keith Haring. Curé de l’église qui célèbre cette année ses 800 ans, Yves Trocheris analyse les raisons de cet engagement, parfois peu compris de la communauté croyante. PROPOS RECUEILLIS PAR SARAH HUGOUNENQ

Image Yves Trocheris

L’église Saint-Eustache, au cœur des Halles, à Paris, est connue pour son engagement ancien en faveur de la création contemporaine. Comment cet intérêt est-il né ?
 


Au début des années 2000, je me suis rapproché de galeristes, car le père Gérard Bénéteau m’avait demandé de participer à la Nuit blanche [festival artistique annuel nocturne lancé en 2002 à Paris, visant à démocratiser l’accès à l’art contemporain, NDLR]. Pour lui, Saint-Eustache avait vocation à être une pastorale de l’art. Nous sommes situés sur une ligne droite qui va de la Bastille à l’Arc de Triomphe, en passant par le Louvre, le Musée Carnavalet, Beaubourg, Orsay, et
désormais, la Bourse du commerce-Collection Pinault, ou encore la Fondation Louis Vuitton… Soit, concentrés sur quelques centaines de mètres, plusieurs des plus
grands chefs-d’œuvre du monde. Dans cette logique, mon projet pastoral se concentre sur l’idée que l’art occupe une place particulière. Saint-Eustache s’inscrit aussi dans une histoire, encore plus ancienne, de dialogue avec les artistes… Le patrimoine de Saint-Eustache est l’un des plus remarquables parmi les églises de France. Il comprend, notamment, un Rubens, Les Pèlerins d’Emmaüs ; une Extase de la Madeleine, de Rutilio Manetti (1571-1639) ; une grande toile de Simon Vouet (1590-1649) commandée par Richelieu, Le Martyre de Saint-Eustache, peinte pour l’église au début du XVIIe siècle ; mais aussi une fresque de Thomas Couture, maître de Manet, suite à l’incendie de 1844 qui ravagea une partie de l’édifice, alors restauré par Victor Baltard. Côté sculpture, on compte le mausolée de Colbert, dessiné par Charles Le Brun, peintre du roi, et réalisé par Antoine Coysevox ; ou encore une Vierge à l’enfant de Jean-Baptiste Pigalle. Au XVIIe siècle, on autorisa les peintres et sculpteurs de l’Académie royale à montrer leurs créations dans la chapelle, devenue depuis chapelle des Charcutiers. C’est donc tout naturellement qu’un programme d’art contemporain est venu prolonger cette tradition, dans les années 2000, avec une première commande passée à l’artiste suisse John Armleder.


Pourquoi est-il important de s’engager dans un tel dialogue artistique, par-delà les accusations de blasphème par certains (lire par ailleurs) ?


C’est vrai, il y a une forme de sacrilège. Je pourrais dire que l’art est une belle décoration, et m’en tenir là. Je suis fils de marin, et un marin s’intéresse à son vaisseau. Saint-Eustache est un vaisseau très important, le plus haut – plus haut que Notre-Dame, mais ne le disons pas trop fort ! – et le plus important de la Renaissance. J’agis en homme d’Église, une institution dont l’histoire témoigne du souci permanent de recourir à la création artistique, malgré les interdits bibliques de la représentation divine. L’Église va pourtant s’attacher à introduire du visible dans ses lieux de cultes. On dit souvent que les images ont été introduites dans les églises car les gens ne savaient pas lire. C’est faux. L’image est là pour éveiller l’imagination, dans la continuité de l’idée de mimêsis
[concept défini par Aristote, qui place l’œuvre d’art comme une imitation du monde, NDLR]. Or, la connaissance du monde ne se fait pas sans le recours à l’imagination. C’est l’« image transcendantale » conceptualisée par Kant.


Votre approche est donc moins sacrée que philosophique…


Je me méfie du sacré. C’est un sentiment trop personnel. Je lui préfère le mot « religion », dans lequel il y a le mot « relation ». Je suis convaincu du fait que l’art, qui est une manière de gérer nos propres interrogations et nos inquiétudes, est fondamental. Aujourd’hui, la pensée n’est plus valorisée, c’est l’émotion qui compte. À ce titre, l’art a un rôle essentiel, parce qu’il est un questionnement face à la mort. Comme la foi, l’art agit sur ce registre-là, et nous laisse la « liberté d’espérer », comme le dit Paul Ricœur.


L’église serait donc un lieu d’accueil naturel pour les artistes ?

 
L’Église doit être un lieu d’accueil pour les artistes, appelés qu’ils sont à connaître toute l’iconologie religieuse développée par le christianisme. Or, l’Église a peu investi l’image depuis un siècle, devenant assez iconoclaste – à l’exception de quelques tentatives dans le vitrail et l’art abstrait. Vouloir des œuvres d’art dans une église, c’est souhaiter instaurer un dialogue avec les artistes, les critiques, les galeristes… et s’interroger sur la forme d’iconologie pertinente, aujourd’hui, pour la foi. Le devoir de l’Église est aussi de susciter une expérience religieuse dans un espace dévolu au culte. Or, l’œuvre d’art est liée à une expérience esthétique, où l’émotionnel peut être de caractère religieux.


Voulez-vous dire que l’art est une forme de prosélytisme, dans cette période de déclin du sentiment religieux ?


Non, ce n’est pas par l’art que l’on récupérera des croyants. En revanche, l’inquiétude du chrétien devant l’effacement de sa religion doit être exprimée par l’art. Mais cela n’a rien à voir avec la croyance de l’artiste. Mieux vaut un génie sans foi, qu’un croyant sans talent. De plus, il y a du religieux aussi à l’extérieur des églises. Prenez une cantate de Bach jouée dans une salle de concert profane : c’est aussi du religieux ! La beauté peut ramener la foi dans un sentiment commun, et la sortir des considérations personnelles et subjectives, le fameux « je crois que ». Je n’accueille pas des œuvres pour faire de mon église une maison de la culture, mais pour que cet universel de beauté soit gagné, discuté, débattu, que les émotions soient rendues vivantes et partagées et, in fine, se renforcent. C’est ce qu’explique Cicéron : l’image doit pouvoir plaire, saisir et émouvoir.

 
Vous tenez à ce que ce monument reste un lieu de vie, ouvert sur la cité. La soupe populaire est distribuée dans votre église, ancien refuge des artisans des Halles de Paris. Pourtant, l’art contemporain est très élitiste…


Certains voudraient une église exclusivement réservée à l’exercice du culte. Je crois, au contraire, que c’est un lieu de vie. L’église a un devoir d’ouverture. L’œuvre d’art n’est pas réservée aux galeries et musées. Au contraire, le musée est une succession d’images, alors même que l’on est frappé par une seule œuvre en même temps. Il est donc plus facile de susciter une émotion dans une église, avec peu d’œuvres. De plus, tout le monde ne va pas au musée, alors que mon église est fréquentée par une grande diversité de personnes : touristes, badauds, SDF ou fidèles du quartier. En ce sens, les églises sont des vecteurs de médiation pour une population qui ne va pas au musée. Il faut cesser de réduire les personnes précaires à la question du ventre. Elles ont aussi un esprit, un bagage culturel parfois insoupçonné. Quant à l’art contemporain, comme reflet des préoccupations du monde, il n’a rien d’élitiste. Prenez la chapelle consacrée à Saint Vincent de Paul, qui abrite depuis 1990 The Life of Christ (La Vie du Christ), de l’Américain Keith Haring. Elle est probablement l’une des chapelles les plus visitées. Peut-être, aussi, parce que ce triptyque en bronze patiné d’or blanc a été réalisé deux mois avant la mort de l’artiste des suites du sida, en 1990. Une cause dans laquelle Saint-Eustache a été parmi les premières églises à s’être très fortement engagée. À l’époque, Suzanne Pagé, Christian Boltanski ou Annette Messager se sont impliqués aux côtés du curé pour une vente d’œuvres au profit des victimes du sida.


2024 marque le 800e anniversaire de la fondation de Saint-Eustache. C'est en 1224 qu'une première chapelle a été consacrée au martyr romain. Que représente, pour vous, cet âge vénérable ?


Nous souhaitons fêter cet anniversaire comme une traversée de l’histoire. Par ses stigmates, ses modifications, l’édifice est le symbole de cette continuité historique.
Une série de manifestations marquera cette traversée, tout au long de l’année. Des conférences rappelleront la riche histoire de l’église, où furent baptisés Richelieu et Molière, où Louis XIV fit sa première communion, et où furent célébrées les obsèques de La Fontaine et de Mirabeau. Nous produisons tout au long de l’année le spectacle Luminiscence. Pour la Nuit blanche, nous accueillerons une œuvre provenant de la collection de François Pinault, sur le thème des outre-mer, par le jeune Guadeloupéen Pol Taburet.

 
Vous parliez des stigmates de votre église. Ces 800 ans sont aussi un moment important de restauration...
 

Oui, nous achevons la façade occidentale, après un chantier de 2 ans et 10 millions d’euros dépensés. Nous lançons un programme ambitieux de restauration du
grand orgue, pour lequel nous attirons 25 000 auditeurs par an. Son usure est très importante : il est probablement l’orgue le plus mobilisé de Paris, d’autant plus depuis la fermeture de Notre-Dame, dont nous accueillons la maîtrise. Le chantier va durer entre trois et cinq ans. Il doit commencer rapidement, mais nous
cherchons encore 2,6 millions d’euros pour financer l’opération.


Quel regard portez-vous sur le patrimoine religieux français, régulièrement dit en péril ?


Le financement de l’entretien du patrimoine religieux pose question : que faire des lieux déconsacrés ? Entretenir toutes les églises ne va pas être possible. Il
faut utiliser des critères comme la valeur commémorative et cultuelle de l’édifice. Chaque édifice présente des intérêts patrimoniaux différents. Il y a peut-être
d’autres urgences que les églises de la fin du XIXe siècle, trop vite construites…

 

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