Nathalie Bondil, la tête pensante du renouveau des musées

Franco-canadienne à la tête du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe, Nathalie Bondil a dirigé pendant dix ans le Musée des beaux-arts de Montréal, où elle a initié en première mondiale les prescriptions médicales en musée. Son approche humaniste bat en brèche l’appréhension exclusivement artistique du lieu et affirme son utilité sociale. Une vision novatrice au moment où le musée cherche son rôle au XXIe siècle. TEXTE DE SARAH HUGOUNENQ

Image Nathalie Bondil, la tête pensante du renouveau des musées

Après deux ans de pandémie durant lesquels les musées ont été taxés de non essentiels, comment se relèvent-ils ?


Cette période a fait ressentir le besoin de bienveillance, d’empathie et de réconfort. Malgré la situation, la culture est apparue comme un besoin essentiel nécessaire au rapprochement, à l’apaisement et au mieux-être. Sur un temps plus long s’est éveillée la conscience de la durabilité des musées comme éléments d’un écosystème culturel en prise avec l’engagement social, l’écoconception, l’inclusion… Ces jalons du vivre ensemble, je les avais posés à Montréal ; mais ils ont trouvé une vigueur nouvelle avec la pandémie et s’imposent au cœur de la réflexion sur le nouveau musée du XXIe siècle.


Vous fêtez votre premier anniversaire à l’Institut du monde arabe à Paris, engagé dans un vaste plan de transformation. Comment refondre
entièrement ce musée inauguré en 1987 ? Votre expérience au Canada sera-t-elle une source d’inspiration ?

 

Tout d’abord, il faut préciser que le modèle des musées entre la France et l’Amérique du Nord diffère radicalement. Alors qu’en France le musée ancre ses racines dans les collections royales, de l’autre côté de l’Atlantique, ils sont des émanations de la société civile, donc plus perméables aux demandes des citoyens et des citoyennes. Il faut garder à l’esprit cette différence historique pour se projeter dans le futur. Quant à l’IMA, il a connu, en 2011, une première mue au profit d’une présentation historico-anthropologique à partir de collections rassemblées depuis son ouverture, notamment l’art contemporain arabe collectionné par l’IMA de manière pionnière, et des dépôts des pays de la Ligue arabe à l’origine de l’institution. Mais, en 2018, Claude et France Lemand, couple franco-libanais amoureux des arts, ont fait une donation spectaculaire de 2 000 œuvres modernes et contemporaines arabes à l’IMA. Cet ensemble fait de l’IMA le plus grand fonds beaux-arts panarabes d’Occident. La narration du musée doit donc être réactualisée.

 


Comment aborde-t-on les arts des pays arabes dans une société fracturée où la question religieuse fait débat ?


Nous sommes un Institut du monde arabe et non un département des arts islamiques comme au Louvre ou dans le monde anglo-saxon. Si 90 % des Arabes sont musulmans, 25 % à 30 % des musulmans sont Arabes. Donc, l’angle pris à partir de l’islam est plus large car il embrasse la diffusion d’une religion jusqu’à l’Asie, et le monde turc. De notre côté, nous nous définissons d’un point de vue géographique et non religieux, ce qui permet des choix de programmation plus larges, sortant d’une approche monolithique de la religion.
Nous abordons la religion, mais d’un point de vue interconfessionnel – grande spécificité et expertise de l’IMA – et analogique, c’est-à-dire en montrant l’histoire et les référents culturels communs aux trois religions du Livre. Autrement, une des galeries retracera la chronologie de 622 à 1918, des califats arabes à partir de l’Hégire à la chute de l’Empire ottoman, avec des contrepoints contemporains pour montrer les résonances esthétiques par-delà les périodes.

 


À l’heure où l’on « déboulonne » les sculptures, particulièrement celles liées à l’histoire coloniale, comment exposer cette période ?

 

Un espace dédié balaiera la question depuis la campagne d’Égypte de 1798 qui déclenche le mythe d’une colonisation civilisatrice européenne, jusqu’à la fondation de la Ligue arabe en 1945. Mais cette galerie veut dépasser les clivages binaires entre Orient et Occident pour souligner les passerelles culturelles : les échanges, le pouvoir et ses mouvements de résistance, l’orientalisme et ses critiques. C’est une période où émerge toute une modernité, je pense notamment à l’Égypte grande terre pour les surréalistes, que l’histoire de l’art a négligée. On a longtemps considéré les modernités par les récits imposés par les grandes capitales, comme Paris ou New York au XXe siècle. Aujourd’hui, nous regardons leurs pluralités, dont celles qui s’écrivent dans les marges. Il ne s’agit pas d’un art périphérique, mais d’un art qui s’affirme à la frontière de différents mondes. Ces expressions interculturelles sont très pertinentes pour comprendre notre monde globalisé du XXIe siècle. À nous, musée, d’amener un regard non manichéen sur la complicité artistique entre les pays. Montrer par
exemple que l’appropriation de techniques occidentales comme la peinture de chevalet ne rime pas nécessairement avec copie ou asservissement. Nous devons montrer la circularité des mondes, idée chère à l’intellectuel camerounais Achille Mbembe, et sortir d’une opposition nord-sud. Ce n’est pas une projection intellectuelle mais une réalité. Il est temps que les musées ouvrent un nouveau chapitre de l’histoire de l’art pour nos concitoyens car cette histoire n’est racontée nulle part.


L’IMA organise des expositions comme autant de grands débats de société : jusqu’au 31 juillet, Algérie mon amour, un hymne d’amitié entre la France et
l’Algérie par le truchement de ses artistes, les juifs d’Orient à l’automne, les femmes arabes un peu plus tôt en 2021. Le musée semble avoir perdu la fonction historique et artistique dans laquelle on l’enfermait mais fait résonner des sujets sociétaux…

 

Oui, c’est juste. À l’automne, nous allons aborder la question du genre et de la sexualité, un sujet très actuel. La programmation a évolué au cours du temps, et la présidence de Jack Lang favorise les sujets sociétaux. Mais il me semble qu’il serait réducteur d’opposer beaux-arts et civilisation. Une œuvre d’art est le reflet d’une société et ne se suffit pas à elle-même. Ce sont des lunettes pour comprendre notre monde. Les artistes ont pleinement leur place dans les débats actuels. Les techniques usitées parlent de civilisation et d’innovations, les matériaux employés parlent des ressources naturelles et des échanges. L’impermanence de nos regards sur la permanence des objets permet de considérer une œuvre à 360 ° et ouvrir de multiples portes d’entrée. Les œuvres sont complexes et l’histoire de l’art ne peut être le seul champ d’interprétation au risque de se priver d’une partie des significations de l’œuvre. Il faut ouvrir la parole et faire cohabiter les regards dans une démocratie de l’analyse de l’œuvre. Ce n’est qu’ainsi que l’on sortira des stéréotypes culturels.

 


Votre réflexion sur la polyphonie des œuvres résonne avec l’aile du Tout-Monde que vous avez créée au Musée des beauxarts de Montréal en 2019, rassemblant les collections archéologiques, africaines, océaniennes, asiatiques et sud-américaines. Vous y prôniez une histoire globale, et un décentrement des perspectives. Les sculptures africaines en ivoire y sont une occasion de parler des ravages du braconnage. Les échanges méditerranéens de l’Empire
romain y sont mis en perspective des traversées de migrants aujourd’hui.
L’invasion du made in China y est mise en écho avec les routes de la soie, ces voies commerciales entre Chine et Occident très actives au Moyen-Âge…

 

Oui, cette approche a commencé par le projet EducArt, une plateforme éducative qui examinait les œuvres d’un point de vue circulaire en invitant toutes sortes d’experts pour se les approprier : des biologistes, des professeurs de mathématiques… J’ai voulu généraliser l’abandon du monopole des historiens de
l’art jusque dans le parcours du musée. Mais, attention : laisser la place à la pluralité des interprétations nécessite de toujours soutenir certaines paroles pour 
partir des œuvres.

 


Au risque de la pensée unique ?

 

Non, il ne s’agit pas de faire du « prêt-à-penser ». Le musée doit rester un lieu où l’on se pose des questions. Il faut donc accepter de ne pas toujours apporter de réponse. Les œuvres d’art sont notre garde-fou : elles ne sont pas des réponses mais des objets qui communiquent avec nous par l’émotion et la réflexion de manière très subjective. C’est pour cela que l’art est si puissant.

 

L’échec de la démocratisation culturelle est reconnu depuis les travaux du sociologue Pierre Bourdieu sur l’élitisme qui caractérise le public des musées.
Cette ouverture de l’art vers une multiplicité d’approches vous permetelle de toucher d’autres publics ?

 


En effet, à quoi sert un musée si l’on ne se préoccupe pas des publics ? Il faut soutenir ce nouveau récit en l’apportant à d’autres publics par le truchement du service éducatif. À l’IMA, nous avons la chance d’en avoir un très impliqué, audacieux, reconnu et engagé notamment sur les questions interconfessionnelles. Je vais appliquer la recette qui a très bien fonctionné à Montréal : démultiplier les ateliers pédagogiques pour les porter au nombre de six. Nous avons aussi le projet d’une plateforme éducative qui présente nos œuvres à partir de thématiques civilisationnelles universelles : les ressources naturelles, le réchauffement climatique, les migrations, le genre, l’interconfessionnel… Ces efforts permettent aussi d’éviter l’écueil de la ghettoïsation, d’un IMA réduit à un îlot du monde arabe à Paris, mais au contraire de devenir un carrefour des idées et des rencontres.

 

Vous avez lancé en première mondiale, à Montréal, des prescriptions médicales en musée, c’est-à-dire qu’un médecin peut prescrire des visites en musée
comme dispositif curatif. Ceci est l’aboutissement d’une politique très engagée de « muséothérapie », discipline que vous avez conceptualisée. La France
semble encore timide sur ce sujet…

 


En ce moment, les thérapies par l’art sont des idées en vogue. La pandémie a fortement renforcé cet intérêt. Il ne se passe pas une semaine sans que je sois invitée à un séminaire, un colloque, une formation des acteurs culturels sur ces questions. La prescription muséale fait des petits à Bruxelles et à Genève. Je donnerai même, prochainement, un cours aux étudiants de médecine à Montréal. Cette sensibilisation dans la formation de futurs professionnels de santé au soin par l’art en musée, c’est-à-dire non seulement par la pratique de l’art comme thérapie, mais par le contact à l’art par la déambulation en musée, est une première mondiale. En France, les initiatives sont nombreuses mais elles restent des initiatives. À l’IMA, nous allons développer le « Bimaristan », un service pour une approche interculturelle du soin. Nous discutons avec l’hôpital Avicenne, à Bobigny, pour lancer des prescriptions muséales. Le musée humaniste est en bonne voie.
 

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