Philippe CROIZON

Vivre ensemble rend meilleur

Amputé des quatre membres après un accident en 1994, Philippe Croizon est depuis plusieurs années le symbole du dépassement de soi. Ancien ouvrier, devenu athlète de haut niveau et conférencier faisant salle comble dans le monde entier, il ne cesse de se battre pour changer les regards sur le handicap. Et sa meilleure arme reste son humour.

Image Philippe CROIZON

En novembre a lieu la semaine pour l’emploi des personnes handicapées. Y participez-vous encore cette année ?
Oui, généralement je fais plusieurs interventions en entreprise par jour au cours de cette semaine-là. Mais lorsque l’on m’invite, je demande toujours qu’on ôte des cartons d’invitation ou de la communication le mot « handicapé » pour le remplacer par « capable autrement ».

Est-ce que les mentalités changent ? N’y a-t-il p as des améliorations visibles depuis dix a ns q ue vous faites des conférences, notamment depuis la loi de 2005 sur le handicap ?
Malheureusement, on est un pays de Gaulois, un pays de réfractaires, certains disent même de « Gaulois réfractaires ». On est contre la loi, c’est culturel.
Il a fallu obliger, en 2005, les entreprises de 20 salariés et plus à embaucher 6 % de salariés en situation de handicap. Alors, ça commence à bouger.
Mais vous savez, dans les entreprises, il n’y a pas de philanthropes. Lorsqu’elles sont obligées par la loi d’embaucher, elles cherchent quand même des compétences qui vont leur être utiles. Le problème c’est que même lorsque les entreprises sont contraintes et décidées, elles ont les plus grandes difficultés à trouver des compétences parmi les personnes handicapées.

Pourquoi ?
Parce que l’accès à l’emploi, c’est l’arbre qui cache la forêt. Le mal est plus profond et part de l’école. Pour les enfants handicapés, les difficultés commencent dès l’école primaire. Ça s’accentue encore au collège et davantage au lycée. Et ne parlons pas de l’enseignement supérieur… Il y a des entreprises qui sont prêtes à se mettre en conformité avec la loi et qui ne peuvent pas le faire car les personnes handicapées ne sont pas formées. Et si elles ne le sont pas, c’est précisément parce que depuis l’école primaire, on ne leur permet pas l’accès à l’éducation, à la formation.

Quelle est la solution ?
Un investissement massif et immédiat. Chaque gouvernement promet de prendre le problème à bras-le-corps. Et chaque fois, au bout de cinq ans on est déçu. Là il reste quatre ans, on verra bien. Mais je ne comprendrai jamais que l’état n’investisse pas dans l’accès à la f ormation des personnes handicapées. Il y a un calcul simple. Un auxiliaire de vie scolaire (AVS) c’est 800 € par mois pour un élève [Un AVS touche environ 1 3 50 € par mois et peut s’occuper d’un ou plusieurs élèves, ndlr ]. L’allocation adulte handicapé, c’est 800 à 900 € [819 € a u 1 e r avril 2018, ndlr ]. Donc, si on donne les moyens aux handicapés d’aller à l’école, de se former et d’acquérir des compétences, on leur donne aussi les moyens de ne pas vivre aux crochets de la société. En cette rentrée scolaire, combien manquait-il d’AVS ? 2 000 ? 3 000 ? 5 000 ?* Quel que soit le chiffre et même s’il n’en manquait qu’une, cela serait dramatique car à chaque fois, c’est une vie qu’on sacrifie et la vie d’une famille. Je le répète : tout commence à l’école.

Êtes-vous sollicité par d es familles ?
Je reçois des centaines de mess ages via le site Internet, les réseaux sociaux… Des appels au secours, le plus souvent. Les maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) sont un outil fantastique sur le papier, car il s’agit d’un guichet unique. Dans la pratique, elles sont noyées sous la demande. Moi, je n’ai pas de baguette magique ni de solution miracle. En revanche, je dispose d’une fenêtre d’exposition médiatique dont je me sers pour faire passer des messages et contribuer à faire changer les choses.

Au-delà de l’obligation légale d’intégrer des personnes handicapées, en quoi cela peut-il être bénéfique pour l’entreprise ?
C’est une richesse qui donne une force extraordinaire à l’équipe dans laquelle elle s’intègre. Une personne e n situation de handicap arrive avec une résilience et u n dépassement de soi. Elle veut montrer qu’elle est aussi capable que les autres salariés. Et ces derniers se rendent compte de cet investissement, de cette force et ça les booste. On constate souvent que lorsqu’une personne en situation de handicap est intégrée dans une entreprise, la « bobologie », les arrêts de travail chutent. La diversité est une richesse pour une entreprise. Le fait de vivre ensemble rend meilleur.

Pourquoi les entreprises rechignent-elles encore ?
Parce que, dans notre société, le handicap fait peur. Depuis un siècle, on a caché les handicapés. Les soldats blessés et les gueules cassées de la guerre de 1914-1918 étaient dans des sanatoriums, à l’écart de la société. Un siècle plus tard, on ne parle toujours pas des handicapés qui sont considérés comme des pauvres gens, à l’existence triste. Et pour les entreprises, c’est pareil. Dans les PME, qui ont déjà des problèmes à résoudre pour faire tourner leur boîte, la personne handicapée est d’abord vue comme une surcharge de travail, une contrainte, une pénalité. Et pour des raisons culturelles que je viens d’expliquer, cette réaction est normale. Les gens ne connaissent pas le handicap, ils en ont peur et en ont une image fausse. Pour le grand public, un handicapé est, par exemple, une personne en fauteuil. Sauf que seules 2 % des personnes handicapées sont en fauteuil. Pour 80 % des personnes handicapées, le handicap est invisible et concerne par exemple une maladie psychique ou invalidante à des degrés plus ou moins importants.

Avant votre accident en 1994, quel regard portiez-vous sur le handicap ?
J’attendais cette question (Il rit). Je vais être clair : je n’en a vais rien à foutre. À l’époque, je m’étais acheté une belle Renault 25. Quand j’allais faire mes courses le samedi après-midi, comme je ne voulais pas qu’on me la raye, je me garais sur les places handicapées. Des années plus tard, handicapé à mon tour, j’ai vu des voitures de personnes valides garées sur des places handicapées. Et j’ai évidemment pensé : « Quel gros con ! » Avant mon a cident, j’étais ce gros con. Il faut être concerné pour faire attention à l’autre ? Ça aide. Mais il faut faire évoluer les mentalités et l’évolution s’accélère ces dernières années. Notamment p arce qu’on parle de plus en plus du handicap qui n’est plus tabou. Les films dont c’est le thème sont des succès, le premier d’entre eux a été «Intouchables ». La série «Vestiaires » [Dans laquelle Philippe Croizon a pparaît, ndlr ] bat des records d’audience. Les Jeux Paralympiques de Londres en 2012 ont été un succès extraordinaire. Les Français se sont passionnés pour ces athlètes capables de performances fantastiques. La loi de 2005 et cette visibilité accrue, positive, contribuent à changer le regard de la société. Je le ressens.

L’humour est aussi un puissant vecteur, pour vous ?
Quand j’ai commencé mes conférences, avant d’être connu, j’arrivais sur scène et je faisais la tronche. J’étais l'handicapé en fauteuil, le type triste qui faisait pleurer en racontant son histoire. Je faisais durer cinq bonnes minutes. Là, je voyais la tête des gens dans la salle qui se disait : « Il y en a pour une heure, on est morts ! » Puis je balançais une horreur qui faisait hurler de rire la salle. Et là je leur disais : « Stop ! Vous voyez, pendant dix secondes, vous venez d’oublier que j’étais handicapé. » En quelques secondes, j’étais un citoyen comme les autres. Le rire sert à ça. Allez-vous au bout cette logique en préparant un one-man-show ? Ça sera un one-manchot ! Je donne des conférences depuis des années et à l’issue de l’une d’entre elles à Bercy, devant 10 0 00 personnes, un producteur est venu me voir en me disant qu’il fallait que j’en fasse un spectacle. J’en ai parlé avec l’humoriste Jérémy Ferrari que j’avais rencontré sur des émissions de télé et il m’a dit « banco ! ». Depuis le mois de septembre, on a commencé l’écriture. Si tout se passe bien, je le jouerai en 2019.

*L’association Collectif citoyen handicap a recensé 7 50 c as signalés d’enfants sans AVS lors de la rentrée de s eptembre dernier. Le même collectif estime qu’environ 1 0 0 00 enfants en situation de handicap ne sont pas a ccompagnés aujourd’hui dans leur scolarité.