CODES ET CLES DE L'ENTREPRISE AU JAPON

Comprendre les us et coutumes dans le monde du travail

Alors que le nombre de travailleurs étrangers dans l’archipel s’apprête à dépasser 1,5 million, le pays reste?le plus éloigné culturellement du nôtre parmi ceux du G20. Ce qui peut induire quelques décalages au quotidien. Texte de Julien Giry.

Image CODES ET CLES DE L'ENTREPRISE AU JAPON

"Pour mon premier entretien d’embauche dans l’archipel, après que l’on m’a présenté plusieurs futurs collègues, nous sommes passés dans la salle de réunion de l’espace de travail. » Jusque-là, rien d’inhabituel. « Il s’agissait en fait d’une washitsu, une pièce traditionnelle japonaise, avec tatamis, table basse et plusieurs petits coussins disposés par mon interlocuteur. »
L’ambiance décrite par Julie, digne d’un film d’Ozu, est loin d’être la norme au Japon. La majorité des entretiens, des rendez-vous professionnels et des réunions sont organisés dans des pièces plus classiques, similaires à celles que l’on trouve partout sur la planète. Mais la scène se révèle encore plus dépaysante lorsque l’on sait que l’entreprise, qui embaucha finalement la jeune fille après une discussion autour d’un thé vert, est une jeune start-up du secteur touristique, se présentant très foreigner friendly.
Visuellement, le monde du travail de la troisième puissance économique mondiale ressemble à celui de n’importe quelle nation développée. Les services occupent plus des deux tiers de la population active, mais le secteur industriel reste puissant avec de grandes entreprises qui font du pays le quatrième exportateur mondial. Le Japon possède par ailleurs un très faible taux de chômage (2,20 % en juillet 2019, 3,4 % chez les 15-24 ans).

Se déchausser pour les réunions
« Mais quelques détails rappellent où l’on se trouve, s’amuse Fabien, longtemps employé dans une administration publique. Notamment au niveau des pieds. Comme à l’intérieur des foyers ou dans les ryokan (les auberges traditionnelles), de nombreux Japonais se déchaussent pour circuler sur leur lieu de travail. » Surtout, justement, dans la fonction publique, peut-être un peu plus ancrée dans ces habitudes. Ce que confirme Julie : « En déplacement dans les régions, les services locaux de promotion touristique possèdent habituellement des salles de réunion voisines de leurs bureaux : on se déchausse pour y pénétrer. » Des chaus- sons sont toutefois préparés pour les visiteurs. Au-delà de ces détails triviaux, les travailleurs étrangers dans l’archipel s’accordent sur quelques caractéristiques du géant asiatique. Le baromètre annuel publié par GaijinPot, principal pourvoyeur d’annonces d’emplois à destination de ceux-ci, révèle un univers professionnel déroutant. Les situations sont évidemment aussi nombreuses que les individus et beaucoup s’épanouissent dans le quotidien japonais. Mais les travers décrits par Amélie Nothomb dans Stupeur et tremblements (Albin Michel, 1999) traduisent quelques réalités.


De la poésie dans les mails
Ainsi, nombre d’entre eux estiment que, malgré des horaires à rallonge, beaucoup d’heures se perdent dans un travail peu efficace. « Globalement, la qualité du travail fourni se mesure au nombre d’heures et à la présence au bureau, là où dans le reste du monde occidental, ce sont bien les résultats qui comptent », précise Éric Rieger, responsable du recrutement au Japon pour plusieurs firmes américaines du secteur aéronautique. Conséquence : s’endormir au bureau après plusieurs heures supplémentaires n’est pas vu comme une mauvaise gestion du temps, mais comme une abnégation louable. Jérémy, travaillant depuis deux ans pour une filiale d’un géant du transport japonais, le confirme. « Ceux qui restent tard pour avancer sont toujours un peu félicités. Il faut en faire plus : en embauchant le matin à l’heure prévue, je suis toujours l’un des derniers arrivés. » « Mais ce n’est pas tout, s’énerve presque Tanicha, Thaïlandaise immigrée au Japon depuis ses études. "Beaucoup de temps est perdu dans des usages inutiles. Impossible ici d’envoyer un mail sans l’enrober dans un ensemble de propos liminaires, à mi-chemin entre l’exercice épistolaire et poétique. » Il n’est pas anormal de commencer un courriel à un fournisseur par quelques propos sur le rougeoiement des feuilles à l’automne, ou le chant des cigales en été. De son côté, Jérémy s’agace du nombre de réunions obligatoires, mais inutiles, tout en précisant que la filiale qui l’emploie cherche justement à les réduire...
 

Vous n'avez lu que 10% de cet article.

Pour lire la suite :

Dans la même rubrique

Image MOVEMBER & LA SANTE MASCULINE

Sensibiliser aux maladies masculines

MOVEMBER & LA SANTE MASCULINE

Qu'’arrive-t-il aux hommes au mois de novembre ? Alors qu’Octobre rose milite pour la lutte contre le cancer du sein et…

Lire
Image LE NUMERIQUE, NOUVEAU SOUFFLE POUR LA FRANCOPHONIE

Cultures et médias n'ont plus de…

LE NUMERIQUE, NOUVEAU SOUFFLE POUR LA FRANCOPHONIE

Tous les secteurs économiques, de l’agroalimentaire à la pharmacie en passant par l’automobile ou la…

Lire

L'invité
du mois

BRUNO PATINO

BRUNO PATINO

« Le marché de l'attention va atrophier notre liberté »


Certaines études rapportées dans votre livre – par exemple qu’au-delà de 30 minutes d’exposition aux réseaux sociaux apparaît une menace pour la santé mentale – font froid dans le dos.…
Lire l'article complet