Julie Chapon

Yuka, l'appli qui change notre façon de consommer

Depuis trois ans, Yuka, l’appli à la carotte, change la donne dans l’industrie agroalimentaire en conférant ?un pouvoir direct aux consommateurs. Utilisée par près de 15 millions d’utilisateurs dans 8 pays, Yuka a permis de faire retirer certains additifs controversés. Après l’Europe, Yuka a prospéré, fin 2019, aux États-Unis et au Canada. Julie Chapon, 32 ans, cofondatrice de l’application et lauréate, l’automne dernier, du prestigieux prix Bold Future Award de Veuve Cliquot qui récompense les femmes entreprenantes, revient sur le succès de ce phénomène et trace les perspectives d’avenir de cette entreprise qui emploie désormais 11 personnes. Propos recueillis par Jérôme Schrepf

Image Julie Chapon

À l’automne, vous avez reçu le prix Bold Future Award. À quoi sert ce type de prix ?

Très peu de femmes osent se lancer, en tout cas pas assez. Je le vois autour de moi, des femmes de mon entourage m’interpellent et pensent qu’il faut avoir un parcours exceptionnel pour se lancer dans l’entrepreneuriat. Or je suis la preuve que ce n’est pas nécessaire et qu’il suffit d’oser. À titre personnel, j’ai manqué de modèles d’inspiration féminins. Alors, si un prix comme le Bold Future Award peut aider...


Pourquoi les femmes osent-elles moins, d’après vous ? 

Nous nous mettons plus de barrières mentales, nous sommes moins enclines à prendre des risques. J’ai plein d’amies qui ont envie de se lancer, mais qui pensent qu’elles ne « sauront pas faire » : je veux leur dire que, moi non plus, je ne «savais pas faire » lorsque nous avons commencé. Je travaillais dans un cabinet de consultants et pas du tout dans le développement d’applications. Je n’ai pas fait ça toute ma vie, je n’ai pas eu la vocation tôt ou su depuis toute petite que c’était ce que je voulais faire. Je n’avais jamais eu ça en tête. J’ai dû tout apprendre sur le tas.


Avec les deux autres cofondateurs de Yuka, vous avez développé cette application dont le but, à terme, est de  ne plus être utile, est-ce bien cela ?

Oui, nous serons satisfaits si, dans quelques années, Yuka a changé les choses, rendu notre alimentation plus saine et que l’on n’a plus besoin de nous. Nous ferons alors autre chose.


Aujourd’hui, Yuka compte 15 millions d’utilisateurs. Vous attendiez-vous à un tel succès ?

Nous espérions que le public serait au rendez-vous un jour. Nous y croyions très fort dès le début, c’est ce qui nous a poussés tous les trois à nous consacrer à l’aventure Yuka. Nous avions en tête de rendre service en informant les consommateurs, mais aussi d’influer sur la grande distribution et l’industrie agroalimentaire. Mais nous ne nous attendions pas à ce que cela arrive si vite.


Quel était le but recherché au départ ?

Avoir un impact positif sur la société a toujours été notre objectif principal. Contrairement à beaucoup de start-up ou d’entreprises, la finalité de Yuka n’est pas de faire du profit.

 

Sauf que, pour se développer, grandir, avoir un impact, il faut gagner de l’argent. Comment avez-vous résolu ce paradoxe ?

Quand nous avons développé notre modèle, nous pouvions, soit nous diriger vers une entreprise classique dont le but est de faire de l’argent, soit choisir un modèle associatif, avec un fort impact social, mais soumis aux subventions publiques et au bénévolat. Finalement, nous avons trouvé une troisième voie: une entreprise qui crée de la valeur, mais avec un fort impact social. Aujourd’hui, nous sommes à l’équilibre et ça nous va très bien comme ça, l’objectif n’est pas financier.


Comment vous financez-vous?

La version premium de l’application nous fournit 70% de notre chiffre d’affaires. Pour 15 euros par an, vous avez une barre de recherche, un mode hors- ligne, des alertes personnalisables sur la présence d’huile de palme, de gluten ou de lactose. Nous avons sorti en septembre dernier un calendrier des fruits et légumes de saison qui nous procure déjà 20 à 25% de nos revenus. Enfin, nous avons un programme nutrition qui propose de retrouver une alimentation saine en 10 semaines. Tout ça nous assure un fonctionnement à l’équilibre et l’emploi de 11 personnes au sein de Yuka à Paris.


Vous avez opéré une levée de fonds de 1,2 million d’euros en 2018. En envisagez?vous une autre pour accompagner votre développement ?

Non. La levée de fonds de 2018 avait pour but d’agrandir l’équipe. Aujourd’hui, nous sommes 11 et nous n’avons pas vocation à grossir davantage. Quoi qu’il en soit, nous ne sommes pas dans l’anticipation, mais plutôt dans la réaction : lorsqu’une situation se présente, nous essayons d’y répondre et de nous adapter. Jusque-là, cela fonctionne plutôt bien.

L'une de vos particularités est d'être à l’écoute de vos utilisateurs ...

Lorsque nous avons lancé l’application, début 2017, elle ne concernait que les produits alimentaires. Très vite, nos utilisateurs nous ont demandé aussi de pouvoir évaluer les produits cosmétiques, ce que nous avons donc mis en place en juin 2018. Nous sommes hyper contents à l’idée d’aider les consommateurs et de contribuer à refaire de l’alimentation un sujet important. Aujourd’hui, nos utilisateurs nous disent qu’ils utilisent davantage de produits bruts et qu’ils font plus de cuisine depuis qu’ils utilisent Yuka. C’est ce dont nous sommes le plus fiers.


Vous avez travaillé dans un cabinet de conseil. Vous intéressiez-vous déjà à ce que vous mangiez?

Oui, j’ai toujours fait attention à mon alimentation. Chez Yuka, nous sommes un collectif de 11 personnes et nous partageons tous l’envie de transmettre les mêmes valeurs aux utilisateurs : nous prônons le zéro-déchet, le fait de consommer des produits de saison, bruts et pas transformés, de cuisiner soi- même. Au fond, c’est du bon sens, nous n’inventons rien. Nous revenons simplement aux sources et à ce que faisaient nos grands-parents avant nous.

L’application fonctionne en France, en Belgique, au Luxembourg, en Suisse, en Espagne, au Royaume-Uni et, depuis fin 2019, au Canada et aux États-Unis. Pourquoi vouloir conquérir l’Amérique ?

Le but, c’est d’essayer d’avoir, à une échelle plus grande, l’impact que nous avons eu en France. En 2020, nous voulons démultiplier à l’international ce que nous avons fait en France.


Est-ce que cela demande beaucoup de travail de lancer Yuka dans un pays ?

Ce qui demande du temps, c’est surtout de constituer la base de données dans tel ou tel pays: il y a des produits communs à certains, mais il y a aussi des spécificités, et Yuka n’est efficace que si un maximum de produits sont référencés. Toutefois, comme la plateforme est collaborative, nous comptons également sur les retours de nos utilisateurs. Depuis que nous avons lancé Yuka aux États-Unis, le nombre des messages que nous avons reçus a été multiplié par deux : ce sont des problématiques et des surcroîts de trafic qu’il faut absorber et que nous gérons depuis la France. À ce jour, nous n’avons ouvert aucun bureau en dehors du siège parisien. En général, avant de communiquer sur un pays dans lequel nous avons lancé l’appli, nous observons une période de rodage. C’ est ce qui est encours avec l’Amérique du Nord.


En France, Yuka a eu des effets directs sur l’industrie agroalimentaire, avec le retrait de certains additifs. Avez-vous subi des pressions de la part de lobbies avant le lancement aux États-Unis ?


Non, aucune. En France non plus, d’ailleurs, il n’y a ja mais eu de pressions ou de menaces, et j’espère bien que cela va continuer comme ça. Aux États- Unis, l’un des principes inscrits dans la constitution est la liberté d’expression. Si ce n’est pas Yuka qui informe et alerte sur des composants mauvais pour la santé, ou pour lesquels un doute subsiste, quelqu’un d’autre le fera. Plutôt que de faire pression, les industriels de l’agroalimentaire comprennent qu’il est dans leur intérêt de      s’ adapter.


Au-delà de l’expansion internationale, vous avez un autre objectif ambitieux. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’ enjeu pour 2020, qui va de pair avec la santé et une alimentation saine, c’est de pouvoir évaluer l’impact environnemental des produits de consommation. C’est très compliqué à mettre en place, car il y a de multiples facteurs qui entrent en ligne de compte pour être à même de l’évaluer: les matières premières qui entrent dans leur fabrication, l’impact environnemental de leur extraction et de leur acheminement, le coût énergétique de leur fabrication, qui varie en fonction de l’endroit où les composants sont produits et du lieu où le produit est vendu in fine. C’est vraiment très complexe à mettre en place. Mais nous y travaillons et nous espérons pouvoir proposer ce nouveau service cette année. Yuka, c’est un outil qui rend le pouvoir aux consommateurs.


Quand, grâce à Yuka, on commence à scanner les produits de son réfrigérateur ou de ses placards, on n’ose plus manger grand-chose ... Vous-même, êtes?vous toujours irréprochable ? N’avez-vous pas parfois des plaisirs coupables ?

Le fromage !(Rire) Gras, salé, tout pour plaire ! Nous sommes comme tout le monde, nous aimons bien organiser une soirée pizza-bières avec des copains de temps en temps, même si nous savons tous que c’est gras et pas très sain. L’ un des derniers repas au bureau, en fin d’année dernière, était une soirée raclette. On peut très bien faire des écarts occasionnellement, dèslors que l’on sait faire les bons choix et que l’on est informé correctement.

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