Mathieu Avanzi

NON, LE FRANÇAIS N’EST PAS MORT, C’EST UNE LANGUE RICHE ET VIVANTE

Depuis 2015, Mathieu Avanzi publie sur son blog Français de nos régions, des enquêtes en ligne sur l’usage des expressions. Un inventaire de la richesse de notre langue que ce sociolinguiste, maître de conférences à la Sorbonne, illustre par des cartes aujourd’hui regroupées dans un livre Parlez-vous (les) français ?. PROPOS RECUEILLIS PAR JÉRÔME SCHREPF

Image Mathieu Avanzi

À quel moment avez-vous compris que le français n’était pas une langue monolithique ?

Je suis Savoyard. Petit, quand j’allais chez mes cousins, du côté de Grenoble, je trouvais qu’ils ne parlaient pas comme nous : ils disaient du « lé » et pas du lait,   « poulé » et pas poulet. Ça m’avait mis la puce à l’oreille. Mais le vrai choc, ça a été vers 8-9 ans, en colonie du côté de Bayonne : je disais crayon de papier, les autres crayons à papier. Lorsque je suis « monté » à Paris, je me faisais toujours remarquer par mon accent, mes variantes régionales. À 25 ans, j‘ai compris que je ne parlais pas le même français que tout le monde.

 

En avez-vous souffert ?

Non, jamais. Je ne me suis jamais senti en insécurité linguistique. Pour moi, avoir un accent et utiliser des mots que les autres ne comprenaient pas n’a jamais été un problème. Je le ressentais comme un motif de curiosité ou de moquerie bienveillante.


Comment avez-vous commencé vos travaux ?

J’ai fait ma thèse sur les rapports entre l’intonation et la grammaire du français. Il s’agit de recherches qui permettent, par exemple, de faire parler une machine de manière moins « robotisée » en jouant sur l’intonation et tout ce qui enveloppe la voix. En 2011, on a procédé à des enregistrements de conversations. Nous faisions ensuite entendre ces sons à d’autres personnes qui devaient dire d’où venaient les personnes enregistrées, de quelle région, estimer leur âge, leur degré d’accent. Nous cherchions à étudier la prononciation des voyelles. Mais ces enquêtes étaient fastidieuses à mener. Pour avoir plus de données, nous avons demandé aux gens de nous fournir des mots et des expressions, car, immédiatement, cela parle beaucoup plus. De fil en aiguille, en 2015, nous avons publié une première enquête en Suisse romande, à laquelle 15 000 personnes avaient participé. Et les gens étaient impatients de connaître les résultats. Nous avons commencé à publier les cartes des expressions et, en 2017, l’éditeur Armand Colin m’a demandé de réaliser un atlas. Nous avons aussi créé un blog qui a connu un grand succès. Et les enquêtes ont continué, dans lesquelles nous interrogeons les participants sur leur connaissance ou leur ignorance de certains mots ou expressions, comment ils prononcent tel ou tel mot, etc. Comme chacun renseigne son âge et l’endroit où il a passé la plus grande partie de son enfance, cela permet d’éta- blir une cartographie.


Quel est le but poursuivi ?

Documenter, pour la première fois, la prononciation et les expressions par région. Lesquelles sont souvent flottantes : on dit « adieu » pour dire « bonjour » aussi bien dans le Sud-Ouest qu’en Suisse. De la même manière qu’il y a ce qu’on appelle des générations d’usage : « adieu » est plutôt utilisé dans ces deux régions par des gens qui ont dépassé la soixantaine.


Quels enseignements tirez-vous de ces enquêtes ?

Il n’y a pas si longtemps, le dictionnaire imposait un usage, une intonation, une façon de prononcer. Or, l’usage correct du français, c’est celui du quotidien, qui est parlé dans la région. Et les gens sont heureux que nous leur disions cela. Car c’est un débat perpétuel, qui génère des discussions interminables pour savoir quelle est la bonne variante de tel mot ou telle expression. Nous montrons à travers ces cartes que le français n’est pas monolithique, il a tellement de variations, en région et à travers la francophonie. C’est une langue riche et vivante.


D’une certaine manière, validez-vous l’usage d’un français non académique?

Dès la Révolution de 1789 puis avec les lois Ferry de 1880, il y a une volonté de destruction des patois, des dialectes. Le rapport Grégoire, présenté à la Convention nationale en 1794 par l’abbé Grégoire pose exactement ces bases-là. Il s’intitule « Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française ». L’enjeu d’alors, c’est l’unification de la nation, la construction de la république, une et indivisible. Le français est un instrument de cette construc- tion : il fallait éradiquer le patois pour unir le pays par la langue.


La langue comme outil politique ?

Oui. La langue, c’est une revendication de tous les régionalismes et tous les indépendantistes. En France, on a longtemps cultivé l’idée que si on parlait d’autres langues on allait mal parler le français, une sorte de glottophobie. À tel point qu’encore aujourd’hui les langues régionales n’ont aucun statut chez nous, à l’inverse de ce qui existe en Italie ou en Espagne, par exemple.


Pourquoi ce regain d’intérêt aujourd’hui ?

L’intérêt se manifeste à travers nos enquêtes, mais il n’est pas uniquement linguistique. Il est aussi le reflet conjugué d’un besoin d’authenticité et d’un ras-le- bol de l’uniformisation et du centralisme. Depuis quelques années il y a un retour aux sources, à l’authentique. Si l'on simplifie, ce qui est estampillé régional est authentique, non pollué et, donc bon. Pour la langue c’est le même processus qui est à l’œuvre.


Savez-vous dater ce retour linguistique ?

Il y a cette polémique autour de Jean-François Copé en 2012 qui parle de pain au chocolat. En quelques jours, la polémique se déplace sur l’usage de « pain au chocolat » et on voit émerger le camp d’en face, celui de ceux qui mangent des chocolatines. Dans le même temps, il y a l’arrivée de Facebook qui permet à un grand nombre de personnes de partager instantanément un sujet d’intérêt avec leur communauté d’amis. C’est une manière de dire « on en a marre de se comporter, de parler comme Paris nous l’impose ». Quand on a passé sa vie en province, on s’est toujours entendu dire, « faut pas dire ça, c’est pas français ». Là, un petit groupe de sociolinguiste font des cartes qui s’intéressent aux expressions locales et les mettent en valeur : « Tu vois ? Des scientifiques parlent de nous, ça veut dire que ça existe. » On donne une légitimité. C’est la revanche de la province sur l’Île-de-France.


Ce jacobinisme linguistique n’est pas une vue de l’esprit ?

Longtemps, Paris et sa bourgeoisie ont influencé la mode, la culture, l’économie. Ce n’est pas une vue de l’esprit. Pour la langue, c’est pareil. Par exemple, au XVIIIe siècle, partout en France, on déjeune le matin, on dîne à midi et on soupe le soir. Puis au XIXe, les modes changent à Paris. On déjeune de plus en plus tard. De sorte qu’on prend un premier déjeuner le matin, qui devient un petit déjeuner. Puis un déjeuner à midi. Et un dîner le soir. Le souper finissant par disparaître. Cette mode se répand en cercles concentriques à partir de Paris. Toutefois, aujourd’hui encore, aux zones les plus périphériques de la francophonie, en Suisse au Canada ou dans certaines régions du sud de la France, on continue à parler de souper.


Comme se concrétise cette « revanche de la province » dont vous parliez ?

Chaque année, lorsque le Robert ou le Larousse sortent leurs nouvelles éditions, il y a les entrées des célébrités, les nouveaux mots. Et ce qui fait beaucoup parler, ce sont les mots régionaux : en 2015, « débarouler » (débouler d’une pente, dégringoler) a fait son entrée dans le Robert, cela a été un événement en région lyonnaise.


Est-ce que des mots dépassent parfois leur territoire d’origine ?

Très souvent. Vous en connaissez sans forcément le savoir. Cagnard, qui désigne un soleil très fort en été, est un mot provençal passé dans le français courant. Chalet : avant les années 1950 et le développement du tourisme de montagne, ce mot n’existait tout simplement pas hors de Savoie. Chalet en franco-provençal veut dire maison. La peuf vient du mot « pœfa » qui veut dire poussière dans les patois franco-provençaux parlés naguère en Haute-Savoie et à l’ouest du valais romand. Par extension, cela désigne la neige poudreuse. Le mot est tellement précis qu’il a été adopté par les skieurs. Pas seulement en Savoie et Haute-Savoie : on le trouve aussi utilisé aujourd’hui dans les Pyrénées.

La drache, qui désigne une pluie intense et brutale, est un mot du Nord, sans doute popularisé par le film Bienvenue chez les Ch’tis. La gastronomie fait beaucoup pour l’expansion des mots régionaux : la « tartifle », par exemple, c’est la pomme de terre en savoyard. Aujourd’hui tout le monde connaît la tartiflette.


Qu’est-ce qui fait qu’une expression reste ancrée dans un territoire ?

Un mot ou une expression reste vivace s’il n’a pas d’équivalent aussi précis ou imagé en français courant.
Il y a des mots qui sont uniquement régionaux mais que l’on trouve dans des régions différentes parfois éloignées. Pourquoi ?
Reprenons l’exemple d’« adieu » utilisé pour dire bonjour. En 1995, une étude montre que cet usage est répandu dans tout le sud de la France. 25 ans plus tard, l’expression n’est plus utilisée qu’en Savoie et dans le Sud-Ouest. Il y a évidemment une influence culturelle locale : ici le sud de la France est de culture occitane, franco-provençale. Et puis il y a le facteur temps. Le sud est de la France, la Côte d’Azur, la vallée du Rhône sont des régions qui ont connu des apports démographiques importants ces 25 dernières années. Cela explique la modification des usages tra- ditionnels. Espace et temps sont indissociables en sociolinguistique.

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