JEAN-LOUIS ÉTIENNE

L'aventure est une passerelle entre science et éducation

Explorateur écouté, Jean-Louis Étienne a fait de ses expéditions autant d’ expériences humanistes. Alors qu’il célèbre les 30 ans de sa traversée de l’Antarctique, il appelle la communauté internationale à agir pour le climat. Et se tourne à nouveau vers les pôles. Propos recueillis par Mathieu Rocher

Image JEAN-LOUIS ÉTIENNE

Ce 11 décembre, vous célébrez les 30 ans de votre arrivée au pôle Sud lors de la mission Transantarctica. À l’époque, quel message souhaitiez-vous porter ?

Cette expédition est née de ma rencontre avec l’Américain Will Steger en 1987. Dans sa cabane perdue de la forêt du Minnesota, à la lumière d’une lampe à pétrole, Will avait déplié une carte de l’Antarctique et avait tracé un chemin avec son doigt en me disant: « Le chemin le plus long ». J’ ai immédiatement accepté et nous avons imaginé une expédition internationale avec quatre autres participants : un Britannique, un Russe, un Japonais et un Chinois. Notre but était avant tout politique: préserver l’Antarctique dont le traité de protection arrivait à expiration et faire la démonstration de la possibilité d’une entente internationale. Le 11 décembre, en arrivant au pôle Sud avec nos drapeaux différents, nous avions envoyé un message dans ce sens, «Think south », pour dire « Regardez ce que nous faisons au pôle Sud, voyez les grandes choses que l’on peut accomplir ensemble.» Aujourd’hui, si nous retentions cette traversée, nous garderions ce message de paix, mais nous serions obligés d’ y ajouter la dimension climatique. Triste symbole: la péninsule qui nous avait servi de point de départ a cédé sous l’effet du réchauffement en l’an 2000.


Vous rentrez d’une tournée au Japon où vous avez retrouvé vos compagnons de Transantartica. Quel vœu y avez-vous formulé ?

D’abord, nous avons toujours plaisir à nous retrouver. Notre lien est indestructible. Si 30 ans ont passé, rien ne peut nous faire oublier les 6 500 kilomètres parcourus avec des chiens de traîneau et les 220 jours vécus ensemble, dont certains enfermés dans nos tentes pour nous protéger du blizzard. Nous ne parlions pas tous très bien anglais et je crois que nous avons réussi car nous ne parlions pas la même langue. Grâce à cela, on se voyait comme des ambassadeurs. On se devait de rester élégant. Pourtant, le monde a beaucoup évolué pendant cette expédition. Comme j’étais en charge de la radio, j’ai informé mes camarades de la chute du mur de Berlin et du prix Nobel de la paix au dalaï-lama. Des sujets qui auraient pu nous diviser, mais, face aux éléments, nous sommes restés solidaires : nous n’ avions pas d’ énergie à perdre en conflits. Aujourd’hui, dans un monde en tension, nous devrions avoir la même attitude. Au Japon, nous avons donc repris la parole pour dire « Thinksouth...forthenext».L’idée est de remobiliser la communauté internationale sur les questions climatiques pour les générations futures. Nous avons voulu ranimer le symbole que nous représentons,car les collaborations internationale sont un rôle fédérateur apaisant.


Pourquoi les pôles vous ont-ils toujours fasciné ?

J’ai toujours été attiré par le froid. À 14 ans, j’avais établi une liste de matériel pour aller camper dans les Pyrénées en hiver. Et puis, lors de ma première expédition vers le pôle Nord en 1986, j’étais en solitaire et cette exploration m’a contraint à une intense retraite intérieure, alors que j’affrontais des froids extrêmes de -50°C. Moi qui ne crois pas, je me suis surpris à demander le passage à une force invisible. Il existe une mystique des pôles. On est au bout du monde, les références à l’humain sont très rares. C’est d’ une grande pauvreté sensorielle : vous ne voyez que du bleu, du blanc ou du gris, il n’y a pas d’odeur, pas de son. Et pourtant, ils continuent d’aimanter. Je le vois à la passion dont les gens témoignent lors de mes conférences.


En quoi nous informent-ils du changement climatique ?

Tout le monde a vu les images des traîneaux traversant la banquise fondue en Arctique. C’est alarmant. Les pôles sont essentiels dans l’équilibre climatique puisqu’ils contrebalancent la chaleur extrême des tropiques. En Antarctique, les carottages jusqu’à 3 000 mètres de profondeur nous renseignent sur le climat de la Terre depuis 1 million d’années. Notre planète a sa vie propre: elle alterne périodes chaudes et périodes froides. Si le réchauffement est un cycle normal, depuis 150 ans, la courbe est verticale tant en montée de température qu’en concentration de gaz carbonique. D’ailleurs, l’Antarctique commence à être affecté, la température de l’eau monte et, par en dessous, fragilise la glace qui se rompt en formant des icebergs. Ce continent n’est plus silencieux: il nous appelle à agir.

Depuis 1979 et votre première expédition polaire au Groenland, comment construisez-vous vos projets ?

S’approcher des pôles est toujours un défi technique et logistique. Mais cela me passionne. Enfant, j’avais déjà du plaisir à faire de mes mains. À 15 ans, j’ai conçu ma première guitare, je démontais et remontais mobylettes et voitures. Avant d’être médecin, ma première formation est tourneur-fraiseur. Sincèrement, je ne suis pas exceptionnel, je n'ai pas de culture littéraire et je suis dyslexique. Cette formation professionnelle m’a structuré, notamment en me formant au dessin technique. Depuis, mes projets naissent souvent dans mon bureau où je dessine des machines, comme mon prochain Polar Pod qui est une base flottante d’observation de l’océan Austral. J’ai d’abord dessiné une plateforme à cheval sur plusieurs systèmes de vagues, avant de mettre au point, avec un bureau d’études, la forme d’un mat unique. Ma démarche, c’est d’abord de rêver et ensuite harmoniser ce rêve avec la marche du monde, par exemple en répondant à l’urgence climatique.


Quels seront les buts de Polar Pod ?

L’ océan Austral est une sorte de puits qui recueille les émissions de carbone captées par tousles océans. Polar Pod va pouvoir nous renseigner sur ses performances. Je serai une sorte de chef d’orchestre entre les marins qui commanderont l’appareil et les scientifiques à bord. En plus des mesures de température de l’ océan et de la densité de gaz carbonique, nous allons analyser la composition de l’eau en recherchant les microparticules plastiques. Nous allons également réaliser un inventaire de la faune sous-marine et des relevés pour les agences spatiales, qui leur permettront de mieux calibrer leurs satellites. La tâche est immense. Je serai à bord les deux premiers mois, puis je serai le médiateur de ce projet vers le public. L’aventure est une passerelle très efficace entre la science de terrain et l’éducation. C’est par elle qu’on peut créer de grands mouvements populaires.


Avez-vous pour projet secondaire de contrer le discours climato-sceptique ?

Nous n’avons plus le droit d’être climato-sceptique. Je regrette que nous en ayons fait un sujet de conversation populaire, alors que la science est sans équivoque depuis des années. La température moyenne a augmenté de 1 ° C en un siècle. Ça ne se perçoit pas au quotidien, mais c’est énorme ! Quand Donald Trump prend l’ exemple de l’hiver très froid aux États-Unis l’année passée pour dire qu’il ne voit pas de réchauffement, il oublie de dire qu’au même moment, l’Australie et l’Afrique du Sud vivent des sécheresses intenses et des pénuries d’eau. Il faut penser à l’échelle globale. Si nous connaissons autant de cyclones et de typhons, c’est par ce que 93 % de l’ excès de chaleur est absorbé par les océans, qui deviennent des bombes thermiques potentielles. Nous avons perturbé le cycle de l’eau. C’est incontestable.


Des premières balises Argos utilisées en 1988 au défi technologique du Polar Pod, vos expéditions sont aussi une histoire des outils. Pensez-vous que la technologie puisse régler la question du réchauflement ?


Oui, pour partie. Les énergies renouvelables sont de plus en plus performantes et vont encore nous étonner. Mais le premier des paramètres, c’est les comportements. Nous serons de plus en plus nombreux sur la planète et nos attitudes s’uniformisent dans le sens de la consommation. L’un des axes d’ac- tion est la limitation. Nous pourrons installer toutes les éoliennes offshore que nous voulons, si, dans le même temps, nous ne limitons pas nos consommations, ce sera peine perdue. En revanche, je ne veux pas céder au pessimisme. Il faut affronter ce siècle avec optimisme, sinon, nous n’arriverons à rien. Devant cette
immense tâche, soyons entreprenants !

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