JONATHAN DESTIN

Lutter contre le harcèlement scolaire

Victime de harcèlement scolaire pendant six ans,le jeune homme a tenté de mettre fin à ses jours en s’immolant par le feu, le 8 février 2011, à 16 ans. Après de nombreuses années de soins, il a voulu médiatiser son histoire pour aider ceux qui soufirent . Il a décidé de ne plus se taire face aux harceleurs. Propos recueillis par Michael Ducousso

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Pourquoi avoir décidé de médiatiser votre histoire ?

Le livre est arrivé après que je suis passé sur 7 à 8, l’émission de TF1. On a reçu plus de 500 courriels, le soir de l’émission, venant de différents médias, de maisons d’édition, mais également de personnes sensibles à mon histoire et qui avaient elles aussi besoin d’aide. Elles nous remerciaient, ma famille et moi, d’être passés à la télévision pour libérer la parole. Ça m’a donné envie de mettre mon vécu dans un livre. Aujourd’hui, mon but est d’aider les autres victimes. Mon rêve, ce serait qu’un jour, on n’entende plus parler de harcèlement scolaire. Mais, avec les réseaux sociaux, cela empire.

 

Vous et votre famille vous investissez aussi sur le terrain auprès des élèves pour les sensibiliser...

Mes parents ont créé l’association Tous solidaires pour Jonathan lorsque j’étais encore dans le coma, et les membres de notre famille continuent de s’en occuper. Avec ma maison d’édition j’ai aussi créé un site (www. jonathandestin.com) où je parle de mes interventions dans les écoles. J’ai commencé ces interventions depuis un an. Au départ je n’osais pas le faire, mais je m’aperçois que c’est utile. Souvent les élèves me recontactent par Facebook ou par lettre, pour nous remercier, nous soutenir ou nous demander des conseils. Dès que je fais un passage dans un média ou dans une école, je reçois 100 ou 200 messages dans la foulée. Quand j’interviens dans une école, il y a des élèves informés, mais d’autres qui ne connaissent pas du tout leurs droits et les organismes qui peuvent leur venir en aide.

À l’époque où vous étiez vous-même victime de harcèlement, vous estimez que l’on n’en parlait pas assez ?

Avant, le harcèlement scolaire était presque tabou. Mais on en parle de plus en plus dans les écoles, dans les centres de loisirs... Moi-même, je n’en ai pas parlé par honte, par peur des représailles, alors que si je l’avais fait, cela m’aurait aidé. Ce que je dis toujours, lors de mes interventions, c’est qu’il faut absolument en parler lorsqu’on est victime, ne pas se taire.


C’est parfois difficile pour les proches et la famille de se rendre compte de ce que subit un enfant victime de harcèlement. Comment aider
les parents à briser l’omerta ?


Je repère rapidement les enfants harcelés ou harceleurs parce que j’ai vécu cette situation, mais c’est vrai que c’est compliqué. Si un enfant demeure souvent seul, dans sa chambre, perd beaucoup de poids, reste sur son smartphone ou sur les réseaux sociaux, change de comportement subitement... ce sont peut-être des signes de détresse. Parfois même, les victimes se comportent en harceleurs. Je me souviens d’un cas où un enfant se faisait harceler et pour se défouler et évacuer, le soir, il s’en prenait à sa petite sœur.
Il faudrait déjà avoir une discussion en famille au moins une fois par jour, par exemple lors des repas, sur ce qui s’est passé lors de la journée. Il faut amener l’adolescent à parler, dire stop aux portables pendant ce moment, et favoriser le dialogue. Quand on vient chercher son enfant à l’école on peut aussi voir s’il se fait traiter de tous les noms ou bousculer.


Oui, car tout démarre à l’école. Dans votre cas, ce qui est frappant, c’est que la communauté enseignante ne s’est rendue compte de rien...

Dans mon cas, la plupart des professeurs avaient aussi peur des élèves et ne savaient pas bien ce qu’était le harcèlement scolaire. Dans toutes les écoles, il y a du harcèlement de toute façon, mais les choses évo­luent dans le bon sens. Les professeurs sont de mieux en mieux formés et ils vont voir les enfants qui restent à l’écart et ne parlent pas beaucoup. Aujourd’hui, il existe une loi contre le harcèlement scolaire* et il y a des écoles où les cas de harcèlement sont tout de suite repérés et pris en charge. Mais dans d’autres établissements ce n’est pas le cas, les professeurs sont encore démunis et ne savent pas comment réagir. Les choses bougent, mais petit à petit.

Le ministère de l’Éducation nationale constate effectivement une légère amélioration avec une baisse des cas de harcèlement (5,6 % des élèves concernés en 2017 contre 6,1 % en 2011). Mais comment faire mieux ?

J’aimerais que l’on mette une page dans les carnets de correspondance avec les numéros verts pour les vic­times de harcèlement, le rappel de la loi, un descriptif des signes à surveiller... parce que c’est un document que l’élève a tous les jours avec lui et qu’il montre régulièrement à ses parents. Après, depuis 2015 il y a la journée contre le harcèlement scolaire, mise en place une fois par an. C’est déjà bien, plus il y aura d’initiatives de ce genre pour en parler, moins il y aura de cas de harcèlement.


Ce qui n’aide pas, en revanche, ce sont les réseaux sociaux et les comportements des jeunes sur ces sites qui favorisent le cyberharcèlement. Comment lutter contre ça ?

C’est un problème assez délicat et compliqué, car il est très difficile de mettre des mesures en place pour l’éviter. Chez nous, on avait un seul ordinateur dans le salon et mes parents pouvaient contrôler l’historique, mettre en place un contrôle parental. Ce genre de pratique protège un peu du cyber­ harcèlement. Parce qu’aujourd’hui, on voit de plus en plus d’adolescents qui dorment avec leurs smart­ phones et qui se réveillent même en pleine nuit pour répondre à des notifications Facebook ou Twitter. Les parents devraient interdire l’utilisation des por­tables à partir d’une certaine heure. Certaines écoles commencent d’ailleurs à interdire les téléphones la journée. Mais la lutte contre le cyberharcèlement est difficile parce que les moqueries vont très vite sur les réseaux sociaux. Il suffit de poster une photo et tout peut dégénérer rapidement sans que les parents ne puissent contrôler quoi que ce soit.

Parler aux victimes, c’est bien, mais votre discours s’adresse aussi aux harceleurs. Pourquoi est-ce important de leur parler, selon vous ?

Je trouve qu’aujourd’hui, il y a un changement de mentalité chez les harceleurs. Mais il y en a encore beaucoup qui ne savent pas ce qu’ils font, qui ne se rendent pas compte de l’impact que leur comportement peut avoir sur une vie. Moi, je me faisais traiter de gros porc tous les jours. À tel point que, le soir, j’entendais encore ces insultes dans ma tête et je finissais par y croire. J’ai rencontré une personne de plus de trente ans, qui a une carrière, une vie de famille et qui subit encore les conséquences du harcèlement qu’elle a vécu plus jeune. Parfois les enfants pensent s’amuser, mais ça peut très mal finir, c’est pour ça que les victimes doivent tout de suite parler, mais les témoins aussi. Les témoins ont un rôle important à jouer, ils ont une responsabilité.


Depuis la médiatisation de votre histoire, avez-vous reçu un message de la part de vos harceleurs, qui, je le rappelle, n’ont jamais été condamnés pour leurs actes de l’époque ?

De la part de mes harceleurs, non, mais j’ai reçu une lettre d’un jeune homme de Lyon, qui m’a vu à la télévision. Il se disait effondré, il m’a dit : « j’ai pris une claque ». Il avait lui-même harcelé beaucoup de personnes dans son école et il s’est reconnu dans mon témoignage. Et il a eu un geste extrêmement courageux : il est passé à la télévision avec moi, sur France 5, pour s’excuser au nom de tous les harceleurs de France. Il a expliqué qu’il ne se rendait pas compte de la portée de ses agissements. Quand je vois qu’à la fin de mes interventions, ce sont des harceleurs qui viennent s’excuser, je me dis que j’ai été utile, que mon témoignage est dur et fort, mais qu’il leur permet de se rendre compte de ce qu’ils font.

* La loi du 4 août 2014 article 222-33-2-2, qui reconnaît le harcèlement moral comme un délit dans le Code pénal.

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