EMMANUEL JAFFELIN

Entreprendre, c'est prendre un risque; manager, c'est oser la douceur.

Et si, à rebours de la conception darwinienne de l’entreprise prédatrice et concurrentielle, cette dernière devenait le lieu éminemment politique où se joue le bonheur de toute une société ? Philosophe, auteur et ancien ?diplomate, Emmanuel Jaffelin dessine les contours d’une éthique accessible plaçant la gentillesse, cette « petite vertu» devenue majeure, au cœur de l’entreprise pour en faire un lieu d’épanouissement dynamique et fécond.

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Comment vous êtes-vous intéressé à la gentillesse ?

Dans le cadre de mon doctorat, je travaillais sur une notion voisine, la cordialité, mais le lancement de la Journée de la gentillesse par Psychologie Magazine m’a amené à m’interroger sur cette notion qui se trouvait dans l’angle mort de la philosophie. Cela tient à son ambiguïté. À l’origine, la gentillesse renvoie à gentilis, la noblesse en latin, un sens très positif chez les Romains que l’on retrouvera au Moyen Âge avec les gentilshommes et les gentes dames. Mais les premiers chrétiens utilisent ensuite le terme gentilis, qui a perdu son sens pour désigner l’impie, celui qui ne croit pas en Jésus comme Dieu. Héritier de cette tradition négative du christianisme, le sens moderne est synonyme de naïveté, de mièvrerie et de crédulité. Dans Le Père Noël est une ordure, Thierry Lhermitte s’exclame: «Je n’aime pas dire du mal des gens, mais effectivement elle est gentille», sous-entendue «sotte». Je redonne donc à la gentillesse son sens de noblesse, non plus social, mais moral, ce que nous reconnaissons lorsque nous disons à quelqu’un qui nous a rendu service qu’il est «gentil».


Comment définissez-vous la gentillesse ?

Je distingue trois formes d’ empathie. Le respect est ainsi une empathie froide, formée par le droit, la morale ou, par exemple, le règlement en entreprise.On est dans l’extériorité : vous n’irez pas aider un handicapé qui se gare sur la place qui lui est réservée et le manager n’ira pas lire la correspondance électronique du salarié ou regarder son écran par-dessus son épaule. À l’autre bout du prisme, la sollicitude est une empathie brûlante, qui va au-devant du désir de celui qu’ on aide sans qu’il n’ait rien demandé. Amélie Poulain, dans un excès de service, veut faire le bonheur des gens malgré eux et, en entreprise, cela prend les atours du paternalisme. Entre le respect et la sollicitude, la gentillesse est cette empathie chaude, qui consiste à abandonner une partie de soi, d’égoïsme, pour rendre service à quelqu’un qui nous le demande. On s’anoblit en s’effaçant un peu soi-même, en donnant un peude soi-même comme lorsqu’on tient la porte à quelqu’un qui a besoin d’aide, ou qu’on guide un aveugle dans la rue. En entreprise, la gentillesse est une attitude qui installe la bonne humeur tout en préservant la liberté de chacun. Voilà la gentillesse dans sa modernité.


À quoisert d’être gentil?

C’est le terreau de la sociabilité. Le Japon avait créé le 13 novembre 1963 une Journée de la gentillesse qui a progressivement été célébrée dans de nombreux pays. Le 13 novembre 2015, je suis invité dans des médias pour parler de la gentillesse et, en rentrant le soir, j’ apprends les attentats qui ont eu lieu au Stade de France, au Bataclan etc. Médusé, je regarde les images, puis je commence à recevoir des message: "la gentillesse n'existe pas..." Or, c'est le contraire ! Ce soir-là, la barbarie s'est heurtée à un élan formidable de gentillesse: les taxis ont emené gratuitement les blessés à l'hôpital; aux victimes, les Parisiens ont spontanément offert un abri, prêté leur manteau ou leur téléphone pour qu’ils rassurent leurs proches... Quelques hommes ont commis des actes terribles et inhumains, mais ça n’a pas invalidé la gentillesse. Cependant, cela a tué la Journée de la gentillesse en France. Pour ne pas brouiller les commémorations des attentats, elle a été déplacée l’année suivante au 3 novembre mais s’est retrouvée, de fait, plutôt oubliée. En cela, les terroristes ont gagné et c’est regrettable. Car on le voit bien, quand l’État s’effondre, quand un gouvernement chute, quand éclate une guerre civile, ce qui reste, c’est la gentillesse, ce substratum humaniste.

À première vue, la gentillesse et la compétitivité du monde de l'entreprise semblent pourtant contradictoires...

L’entreprise poursuit deux objectifs: le premier est économique (créer de la richesse) et le second est politique, visant à assembler les hommes, à créer un sentiment d’harmonie et de bonheur que les salariés transmettent ensuite en dehors de l’entreprise, au sein de la famille, d’un club de sport, dans la rue...C’est un lieu de pouvoir, non pas pour dominer, mais pour aider à s’épanouir.À la suite de mes précédents ouvrages sur la gentillesse, de nombreuses entreprises m’ont sollicité. Le management à l’anglo-saxonne ou à la japonaise, qui a eu tant de succès, a fait long feu. Avec la gentillesse, nous assistons à un véritable change ment de paradigme. Nous tendons vers un modèle plus humaniste et plus informel. Or, cette finalité politique soutient la performance économique. Des salariés qui vont bien, c’est une entreprise qui tourne bien. A contrario , une entreprise qui néglige la fonction politique risque fort d’être confrontée à des difficultés écono miques.


Comment la gentillesse s’inscrit?elle dans l’entreprise ?

En développant une empathie indépendamment des fonctions de chacun et, donc , dans les relations informelles entre les gens. Elle consiste à rendre volontiers service à celui qui le demande, dans un tissu social préservé et spontané. Mettre de l’humanisme et de l’informel suppose de développer un altruisme discret, positif et joyeux. Quant au manager, il saura distinguer gentil et gentillet, le premier suppose de pouvoir dire non tandis que le second dit oui à tout. La gentillesse, ce n’est pas dire oui à chaque fois; elle est une moralité du pouvoir, non du devoir.

 

Quel est le rôle de l’entrepreneur ?

L’entrepreneur doit être le nouveau «gentilhomme», aux sens politique et moral. La réussite de son entreprise passe par le bien-être de ses salariés. Il est à leur écoute et assume son rôle de «tisserand» des liens  sociaux entre les individus. Un des anciens patrons d’ Unilever, Paul Polman, constatant l’impuissance des gouvernements, avait ainsi défendu la responsabilité sociale de l’entreprise et déclaré au Women’s Forum de Deauville qu’il était temps que les entreprises relèvent le défi. Pour lui, seuls les business models qui donnent à la société survivront. La recherche du profit à tout prix, la lutte entre entreprises pour remporter des marchés, mais aussi entre salariés dans l’entreprise pour obtenir postes, reconnaissance ou primes: tout cela s’inscrit dans du court terme et se trouve voué à l’échec. L’exemple de Carlos Ghosn est ainsi révélateur: voilà un entrepreneur brillant qui a réussi le mariage de plusieurs entreprises. Mais son management fait d’humiliation s’est retourné contre lui et souligne un manque de vision à long terme. Les marques vont finir par se séparer. Économiquement, politiquement, financièrement, ce système très totalitaire était une erreur. Il était encore dans le vieux monde darwinien.

 

La France a-t-elle une carte à jouer ?

Les pays anglo-saxons appartiennent à un système beaucoup plus tourné vers la bourse, où l’individu est roi. Tant que vous réussissez, individu ou entre prise, vous grimpez, mais gare à la chute en cas de contre-performance ! Les pays latins ont une logique plus sociale et plus dans le partage qui contribue au dynamisme. Et, en France, on existe pour qu’il y ait un groupe, on défend une forme d’élégance et de sobriété.

Cette french touch est un atout précieux. Philippe Croizon, qui a été amputé des quatre membre, a traversé ensuite la Manche à la nage, fait le Paris-Dakar...Cocorico ! Il souligne combien le but n'est pas soi, mais la vie avec les autres et le partage. L’individu n’est rien. Le méchant, celui qui « mé-choit» (tombe mal), fait tomber les autres avant de chuter lui-même. Il est vide et s’emplit des autres, il est dans la prédation, comme le modèle du struggle for life anglo-saxon. À l’inverse, l’homme bon est dans le don: il est comblé et donne de lui-même. L’économie est ainsi le nouveau politique qui nous invite à sortir du darwinisme.

Quel regard portez?vous sur le mouvement des Gilets jaunes ?

C’est un vrai moment de révélation et de crise de notre société. Cette manifestation gentille voulait faire prendre conscience au gouvernement que les charges sont de plus en plus lourdes. Ce qui fait bouger, ce ne sont plus des raisons politiques mais des motivations économiques: l’essentiel des revendications porte sur le niveau de vie. Cela démontre encore une fois que le pouvoir est aujourd’hui dans l’économie et non plus aux mains du politique.

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