Georges Salines

LE DIALOGUE ENTRE PÈRES, D’UNE VICTIME ET D’UN TERRORISTE, A TOUCHÉ BEAUCOUP DE MONDE

Georges Salines a perdu sa fille Lola, 28 ans, le 13 novembre 2015 lors de l’attentat du Bataclan. Azdyne Amimour, père de l’un des assaillants du Bataclan, a demandé à le rencontrer. Georges Salines a accepté. Entre les deux hommes, que tout semblait opposer, une amitié est née qui a abouti au livre Il nous reste les mots (Robert Laffont, 2020). Georges Salines porte la mémoire de sa fille et celles de nombreuses autres victimes, tandis qu’Azdyne Amimour tente de comprendre comment son fils a pu être radicalisé et commettre cet attentat. PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE BAQUÉ

Image Georges Salines

Comment avez-vous vécu le drame des attentats du 13 novembre 2015, et la mort de votre fille ?

 

Le 13 novembre 2015 est le dernier jour j’ai vu ma fllle vivante. Nous nous sommes croisés un peu par hasard, et nous nous sommes dit «àdemain». Et il ne s’est rien passé de plus ce jour-là, car, le soir, je n’ai pas allumé la télévision ni la radio. C’est le 14 novembre que tout a commencé, pour ma femme et moi, par un coup de téléphone du frère de Lola, qui nous a appris ce qui s’était passé au Bataclan, et qu’elle y était. Il était inquiet, car il n’arrivait pas à la joindre sur son portable. Le début d’un calvaire, qui a commencé par 18 heures de recherches pour essayer de savoir ce qu’il était advenu de Lola. Jusqu’à ce qu’on apprenne, en fln d’après-midi, qu’elle était décédée. Cela a été le pire jour de ma vie.

 
Avez-vous ressenti de la colère ?
 
La colère a concerné beaucoup de gens, mais pas moi. Ma tristesse était telle, qu’elle ne laissait pas de place pour la colère. J’ai été plutôt frappé par l’absurdité de ce qui venait de se produire.
 
Comment s’est organisée la prise en charge des familles des victimes ?
 
Les cellules d’urgence médico-psychologiques se sont mises en place très rapidement. Ma famille a été reçue lorsque nous sommes allés reconnaître le corps de notre fille. À l’institut médico-légal, nous sommes passés par la cellule médico-psychologique, qui nous a donné une liste de psychiatres qui pou- vaient nous aider. Nous avons rencontré l’un d’eux. Pour ce qui me concerne, je n’y suis pas retourné. Je n’ai pas voulu me faire aider, et je n’ai pas, non plus, pris de médicaments. J’ai repris le travail très vite. C’est l’écriture qui m’a aidé à surmonter le traumatisme, ainsi que les actions préventives avec les associations. C’est cela, qui m’a aidé à faire face.
 
Vous avez écrit un premier livre en 2016 : L’indicible de A à Z.Quel est cet indicible dont vous parlez ?
 
Le titre est presque une boutade, car, face à un drame comme celui du 13-Novembre, la première réaction de parents a pu être : « C’est indicible, je n’ai pas de mots pour décrire ce que je ressens. » Moi, des mots, j’en avais plein qui se bousculaient dans ma tête. Je me suis mis à écrire de décembre 2015 à fln mai 2016. Sans nulle intention de publier quoi que ce soit. Mes réflexions n’étaient pas linéaires, et je redigeais tout ce qui me passait par l’esprit. Je revenais ensuite dessus, et, pour clarifier les choses, je classais mes écrits par ordre alphabétique. D’où le titre. Un ami, très touché par mes écrits, m’a conseillé de les publier.
 

Vous avez participé à la création de l’association 13onze15 Fraternité et vérité, dont vous êtes le président d’honneur. Quelles sont les raisons
d’être de cette association ?


Alors que ma femme et moi étions dans les locaux de l’association d’Aide aux victimes du terrorisme de Paris,pour démêler des problèmes juridiques liés à l’indemnisation, la juriste qui nous aidait à remplir notre dossier nous a prévenus qu’une association des victimes des attentats du 13 novembre allait être créée. Je me suis rendu à la première réunion, un peu par curiosité.J’ai parlé toute la journée avec les personnes présentes,et je suis ressorti président de l’association. Nous avons rédigé une liste d’objectifs autour du soutien aux victimes et de la défense de leurs droits. J’ai aussi fait inscrire la participation de l’association à toutes les réflexions et actions de lutte contre le terrorisme. J’ai quitté ma responsabilité de président au bout de deux ans,car je voulais me consacrer essentiellement aux actions de prévention. Je suis devenu président d’honneur
 

Pourquoi êtes-vous aussi devenu administrateur de l’association française des victimes du terrorisme ( AFVT)?


L’association 13onze15 a adhéré à l’AFVT et j’y ai adhéré aussi, à titre individuel, tout en m’y engageant.Cette association conduit un travail de prévention
formidable dans les écoles, dans les prisons et auprès de la protection judiciaire de la jeunesse. Elle mérite d’être soutenue.

 
 
Comment a pu se réaliser la rencontre avec Azdyne Amimour, le père de l’un des assaillants du Bataclan ?
 

Pour comprendre, il faut remonter un peu dans le temps. Dans le cadre des actions de l’association 13onze15, fin avril 2016, j’ai participé à un colloque organisé par une ONG anglaise, à Paris, au sujet des familles impliquées contre le terrorisme. Il y avait là des familles de personnes décédées dans des attentats, mais aussi des mères de djihadistes, dont certains étaient morts en Syrie. Je suis allé m’asseoir à la table de ces mères, et je les ai écoutées. Cela m’a beaucoup
marqué. J’ai découvert que ces femmes ne partageaient pas du tout la radicalisation de leurs enfants.Elles-mêmes victimes, elles étaient dans la même situation que des parents d’enfants partis dans une secte.Certaines avaient des petits-enfants en Syrie et se demandaient comment elles pourraient les récupérer. Je suis toujours en contact avec certaines de ces mères. Cette rencontre m’a préparé à recevoir le mail que m’a envoyé Azdyne Amimour pour demander à me rencontrer. J’ai dit oui, car j’ai compris le sens de sa démarche. Nous nous sommes rencontrés dans un bar,et il m’a raconté toute son histoire. Nous avons sympathisé, et nous sommes restés en contact. Fin 2018,il m’a parlé de l’idée d’écrire un livre basé sur des entretiens entre nous. J’ai accepté. Nous avons eu plusieurs longues séances d’entretiens en 2019, et le livre est sorti début 2020. Notre livre est une leçon de tolérance et de résilience.

 
Votre livre s’appelle Il nous reste les mots. Les mots sont-ils plus puissants que les armes, et que la répression ?


Plus puissants, je ne sais pas. Mais, pour moi, le dialogue et l’appel à la raison étaient des outils essentiels.Ma réflexion a commencé dès le 14 novembre. Une demiheure après que j’ai appris la disparition de ma fille,j’ai posté un message sur les réseaux sociaux pour demander de l’aide et des informations concernant Lola.J’avais mis mon numéro de téléphone pour pouvoir être joint. En fin de journée, j’ai posté un message pour annoncer que c’était fini et remercier les personnes qui m’avaient soutenu. Et là, le téléphone a commencé à sonner : les journalistes me demandaient si j’acceptais de réagir. J’ai accepté, car c’était pour moi l’occasion de faire entendre des messages. Il fallait absolument prendre la mesure de ce qu’il s’était passé, et réfléchir à la manière de combattre le terrorisme, pour éviter que cela ne se reproduise. Si les moyens policiers antiterroristes peuvent amener un progrès dans la sécurité,peuvent-ils amener la paix ? Il faut éviter que quiconque ait l’envie de commettre de nouveaux attentats. Cela passe par l’éducation et le dialogue.cela ne se reproduise. Si les moyens policiers antiterroristes peuvent amener un progrès dans la sécurité,peuvent-ils amener la paix ? Il faut éviter que quiconque ait l’envie de commettre de nouveaux attentats. Cela passe par l’éducation et le dialogue.

 
Comment votre livre a-t-il été perçu par le public ?


Le dialogue avec Azdyne Amimour a été perçu comme je pensais qu’il le serait, ce pour quoi j’ai accepté de le faire. La dimension symbolique du dialogue
du père d’une victime avec le père d’un terroriste a touché beaucoup de monde. Le livre a eu beaucoup de succès. À tel point qu’il a été traduit en anglais,
en néerlandais et en italien, et qu’une adaptation en a été faite en allemand pour le théâtre.
 

Vous intervenez tous les deux dans les écoles et les collèges ?


Je suis intervenu seul dans les écoles et les collèges.Avec Azdyne, nous sommes intervenus en prison,dans le cadre des programmes qui visent à prévenir
la radicalisation ou à aider à la déradicalisation de personnes incarcérées pour des motifs liés au terrorisme.

 

Quelles sont les réactions de ces prisonniers ?


En général, ils écoutent avec énormément d’attention. On a même rencontré des personnes qui avaient été arrêtées à leur retour de Syrie, et qui étaient dans une posture de repentis. S’ils condamnent majoritairement les attentats, certains tiennent un discours qui s’approche d’une quasi-justification du terrorisme.Mais, jusqu’à présent, personne ne m’a dit ouvertement qu’il soutenait l’attaque du Bataclan et que la mort de ma fille était justifiée. Azdyne et moi, nous apportons
notre témoignage à toutes ces personnes. Les psychologues et les éducateurs qui nous font venir pensent que nos témoignages pourront les aider dans leur travail, et pourront contribuer à l’évolution des prisonniers
 

Et dans les établissements scolaires,comment les enfants réagissent-ils ?


Aujourd’hui, je me rends dans les écoles et les collèges, essentiellement dans le cadre du programme des actions éducatives de l’Association française des victimes du terrorisme. Le discours de l’association est très bien reçu. Mais souvent, des élèves musulmans, qui expriment leur condamnation du terrorisme, tiennent aussi à nous faire part de leur mal-être face à la manière dont ils se sentent traités et regardés par l’Éducation nationale. Dans le cadre de nos actions, nous sommes intervenus dans le collège du Bois-d’Aulne, à Conflans-Sainte-Honorine, où enseignait Samuel Paty. Nous avons travaillé avec les élèves qui l’avaient connu, et qui avaient aussi connu les élèves condamnés pour avoir aidé le terroriste. Nous avons travaillé sur les notions de liberté d’expression et de tolérance, indispensables aujourd’hui si l’on veut en finir définitivement avec le terrorisme.
 

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