KHADIJA AL-SALAMI

L'éducation, arme pour la femme

Mariée de force étant enfant, Khadija Al-Salami a eu le courage de divorcer très jeune pour échapper au destin qui lui était réservé : celui d’une femme soumise. Aujourd’hui, cette pionnière est la première réalisatrice yéménite et elle met son art au service de l’émancipation des femmes. Un combat de longue haleine au pays de la reine de Saba. Texte de Michael Ducousso

Image KHADIJA AL-SALAMI

Cela fait plus de 30 ans que vous tentez de sensibiliser la population du Yémen et la communauté internationale à la condition des femmes dans votre pays. Avez-vous pu constater une évolution sur ce sujet ?

Il y a une évolution, mais elle est lente. À mon époque, aller à l’école ou travailler était mal vu pourles filles, mais aujourd’hui, presque toutes les familles veulent que leurs filles aillent à l’école. Le travail n’est plus une honte, au contraire, les femmes qui le souhaitent sont encouragées. Elles ne sont plus considérées comme des petites filles et elles n’ont plus peur, elles réclament leurs droits. On voit même des femmes s’exprimer avec les médias sociaux. Elles ont leurs comptes, leurs   émissions et elles parlent de leurs soucis. Avant, les femmes étaient cachées et ne sortaient pas de la maison, mais là, elles ont le pouvoir de s’exprimer, et c’est déjà une révolution, mais il y a encore du travail à faire.


À quel point Internet et les réseaux sociaux ont-ils changé la donne dans le combat pour l’émancipation des femmes ?

On arrive à atteindre beaucoup de monde via les réseaux sociaux, des centaines, des milliers, voire quelques millions de personnes, et ça force les gens à réfléchir. C’est exactement ce que je cherchais à faire avec mes films avant les réseaux sociaux. Parce qu’avec des images, on peut toucher tout le monde, éduqué ou pas. Et là encore, ça force à réfléchir, à se confronter aux idées des autres. Malheureusement, dans une société comme la mienne, on n’a qu’un seul point de vue, celui de la tradition. Le fait de voir les idées des autres, ça conduit à être plus ouvert.


Cette évolution concerne-t-elle aussi les zones rurales du Yémen ?

Dans les régions rurales, les femmes n’ont pas les mêmes moyens. Elles n’ont pas accès à l’éducation et aux outils modernes. Donc, la tradition reste forte dans ces zones où vit malheureusement 70% de la population yéménite. Dans ces régions, les femmes travaillent dans les champs et font tout, et ce n’est pas considéré comme un emploi mais comme un devoir. Avant, elles étaient plus libres, aussi bien dans leurs comportements que dans leurs rapports aux hommes, car la tradition était plus ouverte. Maintenant, c’est le contraire. Ce changement s’est opéré lorsque les hommes partis travailler en Arabie saoudite sont revenus avec les idées de la tradition wahhabite islamiste.

L’an dernier, le mouvement lancé sur les réseaux sociaux avec le mot de ralliement #MeToo a libéré la parole des femmes. Cela a-t-il eu un écho au Yémen, au moins dans les villes ?

Il y a eu un écho de #MeToo partout, mais quand on a des sujets comme ça dans un pays comme le Yémen, certains disent : « Vous voyez, dans les pays libres   comme les États-Unis, les femmes sont menacées, harcelées... » C’est instrumentalisé. Et puis, au Yémen, les femmes n’ ont pas encore le courage de parler de ce qu’ elles ont subi. Il faudrait un événement fort.
Mais j’ai été étonnée de voir que certaines femmes, dans les pays occidentaux, n’avaient pas non plus osé parler, pendant des années, de ce qu’elles avaient subi. Dans les pays traditionalistes, ça se comprend parce qu’on accuse toujours la victime. Mais en Europe, il y a des droits qui protègent les fem mes, et il faut en profiter. Il ne faut jamais garder le secret, il faut toujours se défendre.


Vous faites justement en sorte que les jeunes filles yéménites puissent connaître leurs droits et se protéger grâce à l’ éducation ...

Oui, car l’éducation, c’est le plus important, c’est la clé de la réussite. Dès qu’une femme est éduquée, elle connaît ses droits et peut se défendre. L’éducation, c’est la vraie arme d’une femme. Moi, je ne serais pas où j’ en suis sans ça. C’ est le plus important pour qu’une femme s’en sorte. C’est aussi important pour l’ éducation des garçons eux- mêmes. Car, souvent, les familles yéménites préfèrent envoyer les garçons à l’école tandis que les filles restent à la maison. Mais en classe, ils n’apprennent pas que les deux sexes sont égaux. Et même de retour chez eux, leur mère ne leur inculque pas ça. Mais une mère éduquée pourrait l’ap- prendre à son fils ...
Voilà pourquoi, depuis 201 0, avec Ségolène Blondel- Bélier, une amie française, nous aidons 550 filles yéménites à accéder à l’éducation. Mais, à cause de la guerre, nous venons aussi en aide à des garçons. Plus de 4 millions d’enfants n’ont plus accès à l’éducation. Ça nous fait de la peine, parce que nos efforts sont une goutte d’eau dans l’océan. On a aussi le projet de créer des écoles éphémères dans les camps de réfugiés en 2019.


Les femmes, avec les enfants, comptent parmi les premières victimes de la guerre actuelle. Cela change-t-il les regards sur leur condition ?

Malheureusement, aujourd’hui, les droits de la femme ne sont plus la priorité. Le souci des gens, c’est de survivre, de manger et de trouver un abri. Maintenant, parler de droit devient un luxe et on voit même encore plus de filles mariées de force, des garçons qui abusent d’elles...Cette guerre a tout détruit, aussi bien du point de vue matériel qu’humain. Le souci, c’est aussi la montée de l’extrémisme au Yémen. On utilise la religion pour soumettre les femmes, mais aussi pour gagner du pouvoir.


Dans votre documentaire, Yémen: les enfants de la guerre, vous racontiez l’espoir que les Yéménites placent en l’Europe. Qu’attendent-ils de nous ?

Les Yéménites pensent que l’ Europe est sensible à toutes les questions des droits de l’homme et que la solution vient delà. Car ils n’ont plus confiance dans leurs dirigeants, ni dans les pays arabes qui les bombardent ou danse les États-Unis qui soutiennent l’Arabie saoudite. Malheureusement, pour les grandes puissances,les enjeux économiques sont plus importants que les droits de l’homme et elles ferment les yeux lorsque de tels intérêts sont en jeu. C’est ce qui déçoit les Yéménites. Cette guerre pourrait s’arrêter rapidement s’il y avait une pression de la part des États-Unis et de l’Europe. Mais le Yémen est un petit pays, il est loin, et il ya d’autres guerres... Pourtant, c’est la pire crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale. Le Parlement européen a voté la fin des transferts d’armements vers l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Cela a bien permis de sensibiliser l’opinion publique, mais ça n’a pas arrêté la guerre. J’ai peur que l’on ne finisse par tomber dans une guerre comme celle de la Somalie qui dure depuis une vingtaine d’années.

 

D’où votre volonté d’agir dans les camps de réfugiés ... Comment comptez-vous aider la population sur place ?

Les camps de réfugiés sont sans ressources. Au moins, dans un village, il y a l’agriculture. Mais là, il n’y a rien: pas d’eau potable, pas d’école... C’est une vie déplorable, il n’y a rien à faire à part attendre l’arrivée de l’aide. C’est triste comme situation et ,en plus, il y a quelques camps qui ont été bombardés. Car les Yéménites ne sont acceptés nulle part, dans aucun autre pays, donc ils sont déplacés dans un pays en guerre. C’est pour ça qu’on pense à créer des écoles éphémères pour les enfants, mais aussi pour apporter de l’aide aux mères. On leur verserait un petit salaire pour l’aide qu’elles apporteraient dans ces écoles, que ce soit pour la cuisine ou pour la création de cartables qu’on leur aurait appris à coudre. Nous avons commencé à collecter de l’argent auprès d’amis, mais on a besoin de moyens et c’est pourquoi nous récoltons des dons via l’association Al-Baradoni.

Les plus partagés

KHADIJA AL-SALAMI