Bathylle Missika

PROFESSIONNALISER LA PHILANTROPIE ?

La chef de la Division des réseaux, des partenariats et de l’égalité femmes-hommes au Centre de développement de l’OCDE milite pour une professionnalisation de la philanthropie. Texte de Michael Ducousso

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L’argent et la simple bonne volonté ne semblent plus suffire pour faire de la philanthropie. Pourquoi ?

Le besoin de dons philanthropiques demeure, mais maintenant, il s’agit d’un jeu à somme positive, ce n’est plus juste un don. La philanthropie de risque va par exemple investir dans les structures d’entrepreneurs sociaux, et le succès de la société sera partagé par le philanthrope qui pourra ensuite reprendre ses parts et investir dans une autre entreprise sociale. Remplir un simple chèque et espérer que quelque chose va en sortir, ce n’est pas de la philanthropie innovante. C’est ce que les Anglo-Saxons appellent spray and pray : j’arrose et je prie pour qu’il y ait un résultat.

À quand remonte ce changement ?
Ça se dessine depuis quelques années avec le « philanthrocapitalisme », qui est une expression issue d’un livre de Michael Green et Matthew Bishop paru en 2008. C’est le fait d’appliquer une logique un peu plus entrepreneuriale à la philanthropie. Il s’agit d’investir chaque euro pour qu’il ait le plus d’impact possible; d’apporter à la fois à ses partenaires un appui financier et non financier, comme l’accès à un réseau ou une aide sur le marketing. Et, enfin, de travailler en relation très étroite avec un petit nombre de partenaires. On ne peut pas le faire lorsque l’on a 20 ou 30 partenaires. Sinon, ça se résume à faire des virements bancaires et contrôler leur action via leurs rapports annuels.

Dans cette optique de professionnalisation de la philanthropie, vous militez pour que les fondations mesurent leur impact. Pourquoi est-ce si important ?

C’est très difficile de faire un don si vous ne pouvez pas en mesurer l’impact social, et donc il faut définir au préalable ce que l’on attend comme résultats, à quel terme et selon quels indicateurs. Le fait de ne pas mesurer l’impact de son action philanthropique est aussi dépassé. On ne peut pas savoir si ce qu’on fait marche si on ne le mesure pas. Et inversement, on peut avoir une action nocive avec une intervention, donc il faut pouvoir l’évaluer, la mesurer et apprendre de ses échecs pour éventuellement recommencer et faire mieux.


Vous dites qu’une intervention peut avoir un effet nocif. Comment des fondations philanthropiques peuvent-elles aboutir à un résultat si paradoxal ?

Les fondations, par essence, ne sont redevables qu’à leurs conseils d’administration et pas envers les États dans lesquels elles opèrent. Et parfois, leur action peut déstabiliser des gouvernements. Cela arrive lorsque l’argent déboursé va à contresens des priorités nationales, ou quand il finance des réformes ou des pro- grammes sans que les autorités locales ne soient au courant. Voilà pourquoi l’agenda 2030 sur le développement durable a placé la collaboration au cœur des stratégies d’engagement, car aucun acteur ne peut atteindre à lui seul les objectifs fixés dans cet agenda. Les fondations doivent pouvoir participer à des coalitions, notamment pour créer un effet de levier sur des sujets qui ont besoin d’efforts et de volumes soutenus, tels que la lutte contre l’illettrisme ou l’excision des jeunes filles.

Pour ne plus opérer dans le noir et repérer les bons partenaires, les fondations font de plus en plus souvent appel à des philanthropy advisors. À quel point sont-ils utiles ?

À mon sens, ces conseillers, lorsqu’ils sont compétents, jouent un rôle important. Une fondation qui fait appel à leurs services est comparable à une entreprise qui fait appel à des consultants extérieurs. Ils peuvent aider à définir une stratégie, des indicateurs de performance (KPI), et leur appui et leurs compétences peuvent être un vrai avantage. Ce métier s’est développé parce que la philanthropie se professionnalise, et qu’on se rend compte que les fonds sont limités et les demandes en développement immenses. C’est un peu aussi une boussole pour mieux naviguer dans l’écosystème philanthropique. Le consultant peut aiguiller sur le choix de partenaires, ou conseiller en fonction des contraintes légales de différents pays.

Outre ces consultants externes, les fondations recrutent aussi de nouveaux profils...

Oui, la professionnalisation de la philanthropie s’observe essentiellement à travers les personnes recrutées pour travailler et diriger ces structures. On y trouve des personnes issues de l’entrepreneuriat social, avec une expérience professionnelle en développement ou en business. Si vous investissez dans une entreprise sociale qui a un objectif de rentabilité et que vous avez des collaborateurs qui savent lire un bilan ou un business plan, c’est un avantage énorme. Et puis la diversité des profils est intéressante : quelqu’un qui a fait une longue carrière dans le développement va avoir une vision sur le contexte complémentaire de son collègue avec une longue expérience business, qui sait comment créer une entreprise, mais ne sait pas forcément comment elle fonctionnera au Kenya. C’est la combinaison de ces compétences qui enrichit la philanthropie.

Le recrutement de ces profils est d’autant plus facile que de plus en plus de jeunes diplômés sont attirés par le secteur...

En effet, l’économie sociale et solidaire se développe de façon spectaculaire, car elle permet d’allier la logique de marché et un idéal. Or, on observe une quête de sens chez la génération des Millenials. Avant, en école de commerce, le modèle, c’était le golden boy des banques d’affaires. Aujourd’hui, les grandes entreprises sont toujours attractives, mais les meilleurs étudiants veulent de plus en plus travailler dans des entreprises dont les valeurs sont en harmonie avec leur quête de sens. Bien que cette quête de sens soit réelle, notre responsabilité est aussi de mettre en garde les étudiants sur le fait que l’impact investing engendre des retours sur investissement limités et qu’ils ne vont pas forcément sauver le monde. Néanmoins, des écoles comme Sciences Po ou HEC ont bien identifié cette nouvelle demande et cette quête de sens, et proposent de plus en plus de formations en lien avec la philanthropie ou l’entrepreneuriat social.

Les jeunes générations ont compris l’intérêt d’allier profits et solidarité, mais comment convaincre les partisans d’une philanthropie plus désintéressée ?

C’est une vieille idée, encore très présente, que la solidarité est un jeu à somme nulle alors que la philanthropie de risque ne serait centrée que sur le profit. C’est une caricature et elle est inexacte. Les médias ont une vraie responsabilité, car c’est par eux que se fait le premier contact avec la philanthropie. Ils doivent donc montrer au public qu’elle peut soutenir des projets innovants, et que ceux-ci peuvent être mis en œuvre par différents acteurs tels que les entreprises sociales. Les médias peuvent aussi renouveler les exemples des philanthropes dont ils font le portrait. Ceux qui agissent avec humilité sont malheureusement souvent dans l’ombre. Le fondateur de la Franks Family Foundation, Simon Franks, ne juge pas utile de faire la publicité de l’action de sa fondation. Du coup, comme il ne fait pas l’étal de ses succès, il n’est pas sollicité par les médias. Le paradoxe, c’est que, quand il dirigeait ses entreprises et gagnait beaucoup d’argent, les journaux parlaient de lui.

Inversement, comment convaincre les acteurs privés d’investir dans la philanthropie ?

Les stratégies de RSE (responsabilité sociétale des entreprises) sont déjà présentes dans presque toutes les grandes et moyennes entreprises, mais il est encore difficile de dire si ce sont des engagements réels ou de façade. Il faut une évolution à la fois de la société et des entreprises à travers trois canaux : les dirigeants des sociétés, qui doivent avoir une véritable prise de conscience et impulser la durabilité à partir du « cockpit », les clients, qui vont « voter » par le biais de leurs achats et exiger des produits durables produits par des entreprises éthiques, et les employés, qui accorderont de plus en plus d’importance au fait de travailler pour une organisation qui incarne des valeurs.

Ne faudrait-il pas, comme en Inde, obliger les entreprises à reverser une part de leurs bénéfices à des ONG et des fondations ? Est-ce constructif ?

Comme pour la question précédente, ça pourrait être une bonne idée, mais la RSE doit faire partie intégrante de la stratégie de l’entreprise, il ne faut pas que ce soit un ajout marketing. Cela dit, l’engagement de RSE, lorsqu’il vise les pays en développement, doit être encore davantage encadré, car les entreprises n’ont pas vocation à être acteurs de développement. En Inde, la loi sur la RSE a parfois donné lieu à des projets un peu éparpillés, voire à de la corruption. Des ONG locales indiennes sont parfois approchées par des entreprises qui leur proposent de les financer mais en échange de pots-de-vin. En France, plutôt qu’une loi sur la RSE en appui au développement, il serait plus simple d’alléger la fiscalité de la philanthropie quand elle est destinée aux pays en développement, car, pour l’instant, celle-ci est assez lourde et complexe.

Pour conclure sur la modernisation des fondations, auriez-vous des outils ou des méthodes à leur conseiller ?

Pour la mesure d’impact, il y a la technique des Randomized Controlled Trials (RCTs), issue des méthodes médicales. Il s’agit d’appliquer une mesure à une partie de la population pour comparer avec celle qui n’en a pas bénéficié. Cela permet d’isoler des facteurs. On applique d’abord ça à petite échelle et, si un projet est concluant, on le généralise à plus grande échelle. L’autre innovation, qui est extrêmement simple mais peu pratiquée par les fondations, est d’accepter de partager ses échecs et ses données. Plus de transparence serait un bouleversement incroyable pour les fondations, qui communiquent au fond assez peu, hormis dans leurs rapports annuels. Il est essentiel pour le secteur philanthropique de savoir ce que font les autres, où sont les besoins, ce qui marche ou ne marche pas.

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