Christiane Lambert

Le meilleur soutien aux agriculteurs est un acte d'achat responsable et éthique qui les rémunère justement

Christiane Lambert est la première femme présidente de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), poste qu’elle occupe depuis 2017. Née dans le Cantal en 1961, de parents agriculteurs, elle reprend avec son mari l’élevage porcin de ses beaux-parents dans le Maine-et-Loire. Elle exerce très tôt des responsabilités syndicales et rejoint le Centre national des jeunes agriculteurs, dont elle présidera le Bureau jusqu’en 1998. Puis elle adhère à la FNSEA et en assure la présidence au décès de Xavier Beulin. En septembre dernier, elle a été réélue présidente du Comité des organisations professionnelles agricoles, le principal syndicat agricole européen, qui regroupe 22 millions d’agriculteurs et leurs familles. TEXTE DE PHILIPPE BAQUÉ

Image Christiane Lambert

Comment se porte l’agriculture française aujourd’hui ?


L’agriculture française, c’est 25 % de produits inscrits aux fichiers de qualité et 13 % de surfaces labellisées bio. Parmi les jeunes agriculteurs qui s’installent aujourd’hui, 70 % ont le niveau bac et 18 %, le niveau ingénieur. Mais il y a aussi un défi démographique, avec 15 % des agriculteurs qui vont partir à la retraite dans les dix années à venir. 70 000 postes qualifiés ou non qualifiés sont à pourvoir. L’agriculture offre aux jeunes des possibilités de carrière et peut leur permettre de s’engager pour sauvegarder la planète tout en exerçant des métiers avec des responsabilités importantes. Il y a 14 % des emplois français qui sont liés de près ou de loin à l’agriculture. C’est donc un secteur économique qui pèse.

 

La crise de la Covid-19 et la guerre en Ukraine ont mis en avant l’importance de la souveraineté alimentaire. Nos agriculteurs ont-ils les moyens de la garantir ?


Aujourd’hui, la guerre en Ukraine a révélé nos faiblesses. Nous sommes très dépendants du gaz et des fertilisants en provenance d’Ukraine et de Russie. Garantir la souveraineté alimentaire est un vrai défi pour les agriculteurs en ces temps de crise. Ils sont aussi dépendants des aléas du climat, qui peuvent engendrer une baisse de production de 20 % à 30 %. Cette année, 47 % de la surface de l’Union européenne a subi la sécheresse.

Cela montre notre vulnérabilité. Alors que les agriculteurs doivent produire toujours plus pour nourrir une population en constante augmentation, ils doivent faire face à des réglementations de tous ordres qui se multiplient. S’adapter aux contraintes environnementales et sociétales leur demande un effort extrêmement important.


Les agriculteurs font face aux augmentations des coûts de l’énergie, des engrais et du fourrage. Comment les soutenir pour qu’ils puissent continuer à produire ?


Le prix des engrais a augmenté de 134 %, celui de l’énergie de 41 %, celui de l’alimentation du bétail de 30 %. Les consommateurs doivent admettre que les augmentations de nos charges doivent se retrouver dans nos prix de vente. Nous ne voulons pas quémander des aides ou des soutiens financiers. Le meilleur soutien c’est un acte d’achat responsable et éthique qui rémunère justement les agriculteurs.


Où en sont les négociations avec la grande distribution pour que les agriculteurs obtiennent des prix rémunérateurs ?


Les négociations se sont achevées en février 2022, mais nous les avons rouvertes en raison de la guerre en Ukraine et de ses conséquences sur les coûts de production. Nous ne pouvions pas rester avec une augmentation de 1,3 % Il existe aujourd’hui la loi Agriculture et Alimentation, où il est écrit que les prix payés aux agriculteurs doivent être rémunérateurs et tenir compte des coûts de production. L’année 2021 a été la première où nous avons eu une hausse des prix grâce à cette loi. Les Français veulent toujours manger mieux pour moins cher. C’est une spécificité française. La France connaît une inflation relativement basse. Elle est de 6,2 %. La plupart de nos voisins européens – Royaume-Uni, Belgique, Espagne, Allemagne, Italie, Portugal – ont une inflation proche de 10 %. Mais un certain nombre de médias français entretiennent une psychose en affirmant que l’inflation en France est trop élevée.


Ne faut-il pas maintenir le pouvoir d’achat des Français ?


Ces dix dernières années, le prix des loyers a augmenté de 31 %. Se loger est devenu la première dépense des Français. La seconde, c’est se déplacer. La troisième, c’est se connecter. L’alimentation ne vient qu’en quatrième position. Aujourd’hui, les Français ne consacrent que 13 % de leur revenu à la dépense alimentaire. Jamais l’alimentation n’a été aussi peu chère. C’est pourquoi nous disons que les produits doivent être payés à leur juste prix pour que les agriculteurs gagnent leur vie. L’État doit garantir un chèque alimentaire durable pour les plus précaires.

 

Pour se prémunir de la sécheresse, faut-il multiplier les méga-bassines pour assurer un approvisionnement pérenne en eau ? Elles suscitent des oppositions, notamment dans les Deux-Sèvres. Existe-t-il d’autres solutions ?


Ce ne sont pas des méga-bassines, ce sont des réserves d’eau dont la grande taille est proportionnée pour un usage destiné à plusieurs agriculteurs. Dans les Deux-Sèvres, il y a 16 réserves d’eau qui vont servir à 220 agriculteurs. La surface moyenne des exploitations qui veulent entrer dans le projet est de 80 ha. C’est tout sauf de l’agrobusiness. Ces réserves d’eau vont permettre à l’agriculture d’échapper au réchauffement climatique. En France, seulement 6 % des surfaces agricoles sont irriguées. En Espagne, ce sont 25 %. Ici, nous n’utilisons que 2 % des eaux traitées qui pourraient être réutilisées. En Italie, ce sont 32 %, et en Israël, 80 %. Aujourd’hui des pays comme le Danemark ou les Pays-Bas ont plus de réserves d’eau que la France. En France, ces retenues d’eau subissent une récupération politique qui échappe complètement à la rationalité. Tous les recours ont été épuisés. Il n’est pas normal que ce soit la violence qui prenne le dessus.


Les agriculteurs sont aujourd’hui appelés à devenir des producteurs d’énergie. La méthanisation est-elle une opportunité qu’ils doivent saisir ? Doit-on aller vers le modèle allemand, avec des surfaces de plus en plus importantes de cultures dédiées aux méthaniseurs ?


La France a aujourd’hui comme préoccupation la souveraineté alimentaire, mais aussi la souveraineté énergétique. Cet hiver, il va y avoir des coupures. Tout le monde va se réveiller en disant qu’il faut de l’énergie. L’agriculture a aussi des capacités à produire de l’énergie. Mais il faut mettre des limites pour ne pas arriver au même syndrome qu’en Allemagne, avec la production sans limite de cultures dédiées aux méthaniseurs. Ces cultures dédiées ont contribué à l’augmentation du prix du foncier et ont détourné beaucoup d’agriculteurs de l’élevage. En France, une loi limite à 15 % l’incorporation de culture dans les méthaniseurs. Aujourd’hui nous sommes à 2 %. Nous avons milité en faveur de ce plafond d’incorporation.

 

Faut-il consacrer des terres agricoles aux panneaux photovoltaïques ?

 

Il s’agit de trouver une compatibilité entre les cultures et la production d’énergie. Les agriculteurs et les chambres d’agriculture ont défini une doctrine : la destination prioritaire du photovoltaïque est sur les toits. Nous ne sommes pas pour le photovoltaïque au sol. Nous avons soutenu des amendements pour que cela soit inscrit dans la loi Accélération des énergies renouvelables, lorsqu’elle était en débat au Sénat. Nous voulons développer l’énergie, mais avec des garde-fous.


Que pensez-vous de la question du bien-être animal, qui est souvent évoquée lorsque l’on parle d’élevages intensifs ?


Moi-même, je suis éleveuse et je pratique le bien- être animal. Les éleveurs ont toujours eu à cœur de bien élever leurs animaux. Un animal qui n’est pas bien ne produit pas. À la FNSEA, j’ai porté ce sujet quand j’étais vice-présidente et, dès 2013, nous avons travaillé avec des associations de protection animale. La France a toujours été à la pointe de ce combat. La Pac [Politique agricole commune, ndlr] propose aujourd’hui des accompagnements destinés à soutenir les éleveurs dans le développement du bien-être animal. Le problème, c’est qu’il y a des associations qui militent pour le bien-être animal, mais qui sont en réalité antiviande et abolitionnistes de l’élevage. Elles ont beaucoup de soutiens financiers venant des États-Unis, notamment de la part d’entreprises de la Silicon Valley qui travaillent sur la viande artificielle. Nous, nous prônons la viande issue des animaux, élevés dans de bonnes conditions, abattus dans de bonnes conditions.


Où en est-on aujourd’hui par rapport aux mesures visant à limiter la pollution des eaux par les produits phytosanitaires et à lutter, notamment, contre la prolifération des algues vertes ?


En France, cela fait de nombreuses années que la profession s’est prise en charge en matière de gestion des nitrates. Bien mieux que dans certains pays européens, qui ont aujourd’hui des soucis avec la Cour de justice européenne. La France a mis en œuvre une Initiative nitrate depuis 1992. Des programmes efficaces de résorption des algues vertes ont été conduits. Ces dernières ne sont pas dues qu’à l’élevage, mais aussi au réchauffement climatique et à la stagnation des eaux. Aujourd’hui, on constate une réduction de la prolifération des algues et une réduction des plages concernées. La baisse des quantités de phytosanitaires dans l’eau a été constatée par l’Agence de l’eau. Ces améliorations sont dues aux énormes efforts d’investissement et d’adaptation que les agriculteurs ont fait.


Quels sont les espoirs portés par l’agriculture de précision, aussi appelée agriculture 4.0, qui se développe actuellement en France ?

 

Aujourd’hui, des innovations et des nouvelles technologies permettent d’améliorer les performances en agriculture. Nous avons la possibilité d’avoirdes détecteurs connectés, des systèmes laser ou des caméras infrarouge sur les engins agricoles, ce qui permet de réduire drastiquement l’utilisation de produits phytosanitaires et d’engrais. Les robots de traite connaissent aussi des progrès. Ils analysent la température du lait en instantané et peuvent détecter et anticiper des mammites
[inflammation de la mamelle, ndlr]. On peut aussi avoir une analyse comportementale des animaux avec des podomètres posés sur les vaches, qui permettent de mesurer leur activité physique et de savoir si elles sont en forme, souffrantes ou en chaleur. Tous ces équipements nous aident à développer une agriculture de précision, qui répond à la fois à des impératifs environnementaux, à des besoins économiques et de meilleures performances de nos cultures et de nos sols.
 

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