Jean Jouzel

Des plans contre le réchauffement climatique

Climatologue renommé, Jean Jouzel est l’inépuisable porte-voix de l’urgence à lutter contre le réchauffement climatique.1 000 milliards d’euros pour le climat ! Voilà ce que le scientifique propose à travers un Pacte Finance-Climat européen.

Image Jean Jouzel

En novembre 2018, la Californie a connu l’incendie le plus dévastateur de son histoire. Est-ce le signe d’une accélération du réchauffement climatique ?
Ce que nous vivons est une évolution du climat telle que la communauté scientifique l’avait envisagée il y a une trentaine d’années. Le réchauffement moyen actuel est de l’ordre de 1 à 2 dixièmes de degrés par décennie, auquel s’ajoute une intensification des événements extrêmes. En Californie, les incendies ont un lien clair avec la succession d’années sèches, et ce qui se produit est le scénario annoncé dans un contexte de réchauffement climatique.


Doit-on s’attendre à de tels événements extrêmes?

Oui, plus on émet de gaz à effet de serre, plus on risque un réchauffement important dans la deuxième partie du siècle avec 4 à 5 degrés de plus. On peut s’attendre alors à des vagues de chaleur plus intenses, des périodes de sécheresse plus longues, des précipitations plus importantes. On en connaît d’ailleurs les conséquences comme lors des dernières inondations dans l’Aude. C’est ce monde vers lequel nous allons si rien n’est fait. En France, les températures records pourraient dépasser les 50°C sur une large partie du pays. Le niveau de la mer pourrait s’élever de 2 à 3 mètres à la fin du siècle prochain, ce qui aurait des conséquences sur l’érosion, les villes côtières et conduirait à des déplacements de population. L’acidification des océans pourrait aussi causer la disparition des récifs coralliens. En Chine, des régions où vivent 400 millions d’habitants, seraient quasiment inhabitables, engendrant de très nombreux réfugiés climatiques. On voit que les conséquences seraient catastrophiques pour l’humanité, la santé, l’alimentation ou la biodiversité, si le réchauffement n’était pas maîtrisé.

 

Selon le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, il nous reste deux ans pour agir. Êtes-vous d’accord sur l’urgence de la situation?

En effet, si on veut respecter l’objectif de l’Accord de Paris qui vise à limiter le réchauffement en deçà de 2 degrés, voire 1,5 degré, il faudrait que les émissions de gaz à effet de serre commencent à diminuer d’ici 2020 au plus tard. Et ce n’est que le début ! Il faudrait réduire les émissions de gaz à effet de serre de 20% entre 2020 et 2030, et les diviser par deux pour rester à 1,5 degré. Dans tous les cas, si l’accord était respecté et cela risque de ne pas être le cas, nous irions vers une augmentation de 10% des émissions en 2030 par rapport à 2020 et un réchauffement de plus de 3 degrés à la fin du siècle. La COP24 aurait dû être l’occasion d’augmenter l’ambition de l’Accord de Paris mais avec le retrait des États-Unis, le second pays émetteur, et celui annoncé du Brésil, cela va être très difficile d’en- traîner les autres pays vers le haut. On peut craindre que l’absence des États-Unis soit dommageable, alors qu’ils auraient dû être un pays moteur et que certains de ses États le sont, comme la Californie. Toujours est-il que plus on s’y prend tard, et plus l’objectif devient intenable, sauf à espérer mettre en œuvre les «é missions négatives», c’est-à-dire d’être capable d’extraire du CO2 de l’atmosphère. Et ce n’est pas une mince affaire!


Quelles seraient les solutions pour y parvenir ?

Concernant les émissions négatives, les méthodes utilisées sont la reforestation ou la méthode BECCS*qui consiste à combiner l’utilisation de la biomasse avec du piégeage et du stockage de gaz carbonique. Il faudrait aussi développer les énergies non émettrices comme les énergies renouvelables. Mais le bon sens serait surtout de limiter au maximum nos émissions le plus rapide ment possible, en jouant sur la mobilité, l’alimentation, le bâtiment ou l’agriculture. Cette dernière est à l’origine d’un peu moins de 15 % des émissions au niveau planétaire. Il faudrait que tous les pays et les secteurs d’activités prennent au sérieux l’urgence, mais on est loin du compte. En France, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 3% entre 2016 et 2017 alors qu’elles auraient dû diminuer de 4 à 5 %, et la part des énergies renouvelables est loin des 23% prévus en 2020. Il faut donc accélérer la mise en œuvre des mesures si l’on veut respecter les objectifs de la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte, qui vise notamment à diminuer les émissions de gaz à effet de serre de 40% en 2030 .

Avez-vous le sentiment que l’on se donne les moyens ?

Les textes de loi en France sont à la hauteur et les objectifs ambitieux, mais les moyens ne sont pas là. Si l’on veut respecter la loi, il faut investir plus de 35 milliards d’euros supplémentaires chaque année. C’est clair, il faut aller plus loin et plus rapidement ! Nicolas Hulot s’ est découragé d’une certaine façon alors qu’il a raison, il ne faut pas une politique de petits pas, mais de grands pas, et de mutation très rapide de nos sociétés. Si l’on veut gagner la lutte contre le réchauffement climatique, il faut en faire une véritable priorité.


Y a-t-il des décisions courageuses à prendre ?

Oui, mais on voit que c’est difficile à mettre en place. Je suis personnellement favorable à la taxe carbone mais avec un accompagnement social plus fort, et en épargnant les revenus les plus modestes. On constate bien la difficulté de concilier le long et le court terme, ce qui devrait être le rôle premier du politique. Je pense pourtant que s’il n’ y a pas d’instrument incitatif pour diminuer les émissions, on ne pourra pas se lancer dans un cercle vertueux. On risque d’avoir un développement non harmonieux de nos civilisations, d’accroître les inégalités non seulement entre les pays riches et pauvres, mais aussi au sein même des pays riches.

 

Vous proposez avec l’économiste Pierre Larrouturou un Pacte Finance Climat, un véritable plan Marshall européen pour le climat. Quel est son principe ?

Nous nous appuyons sur un constat de la Cour des comptes européenne qui dit qu’il faudrait investir plus de 1000 milliards d’euros chaque année pour lutter contre le réchauffement climatique. En 2009, on a bien investi 1000 milliards pour sauver les banques et relancer l’économie, alors on pourrait diriger la création monétaire vers des actions de la lutte contre le réchauffement climatique. Nous proposons de créer une banque européenne du climat, qui serait une filiale de la Banque européenne d’investissement actuelle, et ferait des prêts à taux zéro pour accélérer la transition énergétique. Nous proposons aussi un budget européen de 100 milliards d’euros chaque année pour le climat, dont une partie irait à des aides pour ceux qui s’impliquent dans la lutte, pour la recherche, ou pour l’Afrique afin qu’ elle développe les énergies renouvelables. L’idée est de booster la transition énergétique et cela passe par des investissements massifs. De plus, cette transition générerait 600 000 à 900 000 créations d’emplois en France selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) dans le domaine de l’efficacité énergétique, de la mobilité, de l’isolation des bâtiments ou des énergies renouvelables. C’est pour cela qu’il ne faut pas voir la transition de manière négative et entraîner les jeunes d’aujourd’hui dans ce monde d’innovation, de recherche, d’inentivité !


Quel accueil a reçu votre projet ?

Pierre Larrouturou a été nommé au Haut Conseil pour le climat,ce qui montre que notre projet est bien accueilli. On a le soutien de 150 députés, de municipalités comme Bordeaux, l’idée est que les politiques s’en emparent. La concrétisation de notre projet serait la signature d’un traité européen, approuvé par un référendum. Emmanuel Macron et d’autres parlent de la nécessité de nouvelles ambitions pour l’Europe: la lutte contre le réchauffement serait un beau projet européen !

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