Sébastien Bohler

Rassurer les humains sur la capacité à vivre ensemble une vie qui fait sens, c'est l'enjeu pour éviter de consommer jusqu'à la dernière goutte.

Dans son livre Où est le sens ? paru en 2020, et ressorti en poche fin 2021, Sébastien Bohler, docteur en neurobiologie moléculaire et rédacteur en chef de Cerveau & Psycho, propose de mieux comprendre notre cerveau, afin de se détacher de la consommation et de se recentrer sur le bien de la planète. TEXTE DE LAURE ESPIEU

Image Sébastien Bohler

Votre livre s’ouvre sur l’incendie de Notre-Dame, quel paradoxe exprime-t-il sur notre époque ?


Ce qui m’a frappé à l’occasion de cet épisode, c’est la réaction de tous ces gens profondément déstabilisés par le fait de voir ce monument en flammes, alors que ce sont pour la plupart des personnes qui, dans leur quotidien, suivent les préceptes d’une vie matérialiste, athée, orientée vers le confort. Cette contradiction m’a révélé qu’il y avait quelque chose de profondément enfoui chez le citoyen moderne rationnel, quelque chose de connecté avec un besoin de symboles. Ce bâtiment construit depuis près de mille ans constitue un point fixe dans l’histoire, qui traverse les siècles. Et d’un seul coup, ce repère, parce qu’il était menacé, révélait le besoin de l’être humain de s’inscrire dans une durabilité. Cela a été le déclencheur de cette recherche.


Cette propension à se projeter, à chercher de la cohérence, vous la décrivez comme un besoin biologique de notre cerveau.


Les neurosciences nous montrent en effet que ce besoin est ancré dans notre cerveau, qu’il a une base biologique, ce qui signifie qu’il a rempli en d’autres
temps une fonction vitale. Il est basé dans le cortex cingulaire antérieur, un repli du cortex cérébral, c’est-à-dire de la partie externe de notre cerveau située dans le sillon interhémisphérique. Sa fonction principale est d’anticiper l’avenir, de faire des prédictions sur ce qui va arriver. Cela se passe même en marge de notre conscience, par exemple quand on tourne la clé de contact de la voiture et que notre cortex cingulaire antérieur s’attend à ce que le moteur démarre. Lorsque le résultat attendu se produit, tout va bien. Si pour une raison ou pour une autre le moteur ne démarre pas, l’anticipation du réel est contredite ; c’est ce qui produit dans le cortex cingulaire antérieur un signal d’erreur, une décharge électrique qui provoque la libération d’hormones du stress et met l’individu en état d’alerte.

Il s’agit d’une faculté venue du fond des âges…


En milieu naturel, à l’époque de l’homo habilis, c’est-à-dire il y a deux millions d’années, ce qui permet à des êtres humains de survivre en chassant des animaux qui courent plus vite et qui sont plus forts, c’est d’avoir un temps d’avance : prévoir où vont passer les proies, à quel moment… Donc c’est d’avoir compris que le milieu naturel obéit à des règles que l’on peut anticiper pour être sur la bonne trajectoire ou construire un piège. La capacité à faire des prédictions est une arme géniale.
C’est ce qui a permis la survie des bipèdes relativement faibles physiquement. Ensuite, à la fin du paléolithique, cette capacité de survie augmente encore
avec la formation de groupes, qui peuvent s’attaquer à des animaux plus gros. On s’aperçoit que le cortex cingulaire est capable à la fois de faire des prédictions sur le monde extérieur, l’environnement, mais aussi sur le fonctionnement des autres au sein du clan. Pour mener une action collective, il est en effet fondamental de se synchroniser, donc d’anticiper les mouvements de ses congénères afin d’avoir le plus de fiabilité possible. On le voit encore aujourd’hui dans les équipes de travail, ou sur un terrain de football. Cela a été, et c’est toujours, un avantage décisif.


Vous décrivez également la nouveauté et l’importance de l’anonymat au néolithique dans notre évolution.


Là, c’est une crise majeure pour le cortex cingulaire antérieur. Pendant toute la période paléolithique, donc 2 millions d’années, il a été habitué à prévoir les comportements de membres de son groupe qu’il connaît depuis la naissance : le cercle humain est réduit, c’est le clan, on sait donc très bien à quoi s’attendre avec qui, ce qui très confortable. Au néolithique, tout change car, en quelques siècles, vont se bâtir des cités de plusieurs milliers, voire dizaines de milliers d’individus où il devient possible de tomber sur des gens que l’on ne connaît pas et dont il est par conséquent très compliqué de prévoir le comportement. Pour y remédier, on voit apparaître en même temps que l’anonymat, les premiers rituels collectifs. Ce sont des moments où chacun, de manière très basique, accomplit les mêmes mouvements, au même moment, et dit les mêmes paroles.
Il est intéressant de voir, quand on étudie ça en imagerie cérébrale, que les rituels collectifs apaisent le cortex cingulaire parce qu’ils lui permettent de faire
des prédictions sur les autres qui sont systématiquement vérifiées. Pendant ces laps de temps, tout devient facilement prévisible dans le comportement d’autrui,
même si on ne le connaît pas personnellement, ce qui est extrêmement rassurant. Tout cela apparaît clairement comme une sorte d’antidote imaginé par les
sociétés pour apaiser des cortex cingulaires antérieurs qui avaient été placés dans des situations très inconfortables. L’angoisse liée à l’anonymat et à la concentration humaine dans les grandes villes, c’est quelque chose de très tangible. Nous sommes faits pour être en terrain familier, et le monde moderne, avec cette apparition de concentrations humaines inédites, est une charge pour le cerveau.


Les grandes religions apportent une garantie supplémentaire avec un corpus de valeurs morales et de commandements. En quoi cela est-il de nature à réduire l’angoisse ?


Dans toutes les régions du monde, environ deux siècles après l’apparition des premiers rituels collectifs, émergent ce que l’on appelle les religions
moralisantes. On voit alors comment les religions monothéistes vont graver dans le marbre des commandements moraux. Cette fois, ce qu’il est bon de
faire est totalement identifiable par tout un chacun, ce qui rend encore plus prévisible le comportement des autres. L’adhésion aux grandes religions monothéistes est donc, d’une certaine manière, ce qui va le plus soulager le cortex cingulaire antérieur, en permettant de réduire l’incertitude entre les humains.

Et aujourd’hui, le monde restet-il déchiffrable pour notre cortex cingulaire qui cherche constamment de la cohérence ?


C’est l’histoire du piège dans lequel on s’est enfermés sans même le savoir. Après quelques millénaires de religions monothéistes, les mythes et les croyances
perdent de leur puissance, face à l’émergence de représentations scientifiques du monde. D’un seul coup, les anciens systèmes de sens s’effondrent, car la science nous propose des outils de mesure et de prédiction du réel encore plus précis. Tout devient beaucoup plus rationnel. Mais ce dont on ne se rend pas compte, c’est qu’en laissant tomber les anciens systèmes de sens, on perd notre capacité de prédiction sur les autres humains. Avec la révolution industrielle, chacun accède au confort, à la sécurité alimentaire, le travail humain est soulagé, l’espérance de vie augmente. Nous jouissons des retombées de la science, mais nous ne sommes plus du tout capables de savoir comment elle fonctionne. Le monde est devenu très complexe, très opaque, très morcelé. Nous avons un pouvoir matériel énorme sur nos existences, mais l’univers est devenu illisible. Sans compter que le rythme des machines suit une accélération continue qui se traduit par une accélération aussi de nos modes de consommation, de travail, avec une difficulté à se projeter, puisque tout va de plus en plus vite. Tout ça est exactement le contraire de ce que demande notre cortex cingulaire, qui réclame de la lisibilité.


Quelles sont les conséquences de ces vies refermées sur le matérialisme ?


Des études ont démontré que plus on a le sentiment de vivre dans un monde qu’on n’arrive plus à déchiffrer, plus il y a un appel pour des régimes autoritaires. Cela répond au besoin de discerner un ordre dans l’organisation sociale : tout plutôt que le chaos. On peut le lier aussi à l’attrait pour les théories du complot. Elles interprètent tout de façon limpide, avec des méchants, des intentions cachées, de la paranoïa, des prises d’intérêt : tout ça fait sens, il n’y a plus d’inexpliqué. C’est extrêmement dangereux, parce que nous avons tous une tolérance plus ou moins élevée à l’incertitude. Et plus on va être placé dans un monde indéchiffrable, plus ces seuils vont être franchis et plus on va être tentés d’adhérer à des visions du monde très claires. L’autre versant, c’est la
surconsommation, qui vient en réponse au stress. On constate que quand un individu est dans une situation de perte de sens, de perte de repères, dans sa
vie, il va rentrer dans une boucle d’addictions qui va le faire consommer de plus en plus.


Pourquoi la promesse d’accéder aubonheur par la satisfaction des besoins immédiats est-elle insuffisante ?


Parce qu’elle appelle à la surenchère de satisfaction de nos instincts, ce qui est une forme de condamnation puisque la croissance illimitée est impossible. Face à cette croissance matérielle, nous sommes privés de repères, nous ne savons pas où cela nous mène. On compense avec l’illusion de retrouver un pouvoir sur
sa vie à travers ce que j’appelle des microcertitudes. Ce sont des sortes de petits rituels que chacun se recrée, notamment ceux qui permettent de prédire avec certitude l’arrivée d’une satisfaction. Par exemple la série télé que l’on connaît, où l’on retrouve le même univers, en suivant une temporalité très précise de la durée d’un épisode. Ce sont des petits moments où l’on va retrouver le sentiment d’un monde qui est structuré, où les choses sont relativement prévisibles. L’addiction en est l’ultime stade, qui répond à une séquence entièrement prévisible. Les substances comme l’opium ou l’héroïne ont d’ailleurs la faculté d’éteindre complètement le cortex cingulaire antérieur.

Comment, dans ce contexte, restaurer notre besoin de sens ?


Aujourd’hui, l’enjeu, c’est de donner des visions du monde partagées. C’est absolument vital pour s’apaiser en se préservant de la surconsommation. Sur quoi
les humains pourraient construire ce projet de récit commun ? Il y a une voie qui est toute tracée, c’est la connaissance scientifique des équilibres du monde
dans lequel on vit. Parce que l’incertitude maximale à laquelle on va devoir faire face, c’est la préservation de la biodiversité et des conditions de vie dans
un contexte de changement climatique. Ce sont des concepts auxquels tous les humains de la planète, quelle que soit leur origine, vont être confrontés et desquels ils doivent se saisir. Il y a un fonds de concepts clés qui sont universels, et qui peuvent être articulés dans une vision scientifique commune.

 

La préservation de notre planète peut-elle revêtir une valeur morale propre à réenchanter le monde ?


On sent que s’instaure une nouvelle norme et l’on voit qu’une part de morale est récupérée par l’écologie. Cela transparaît autour de sentiments comme la honte de prendre l’avion en Suède. Rassurer les humains sur la capacité à vivre ensemble une vie qui fait sens et qui est désirable permet de lâcher du lest du côté de la consommation palliative compensatrice. C’est l’enjeu pour éviter de consommer jusqu’à la dernière goutte : redonner sa place au sens des choses et nous combler autrement qu’en achetant des téléphones et des voitures pour supporter l’existence. Une prise de conscience de la société de la nécessité d’arrêter avec l’accélération, qui ne sécurise pas les individus et martyrise leur cortex cingulaire, est nécessaire. Ce sont des enjeux politiques et idéologiques qui sont les seuls qui comptent aujourd’hui, mais sur lesquels il n’y a pas d’offre. Nous n’avons pourtant plus beaucoup de temps.

 

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