Gilles de Maistre

L'enfance pour combat

Alternant documentaires, fictions et longs-métrages, Gilles de Maistre parcourt, caméra à l’épaule, un monde qu’il décortique ou dénonce. Son thème fétiche, qu’il qualifie lui-même d’obsessionnel ? L’enfance ...

Image Gilles de Maistre

Votre long-métrage Mia et le lion blanc sortira sur grand écran le 26 décembre. Vous y filmez l’amitié entre un lion et une fillette ...sans fllets ni trucages !

En 2012, Ang Lee avait déjà raconté , dans L’ odyssée de Pi, l’histoire d’amitié entre un adolescent et un tigre. Mais l’animal était entièrement conçu par ordinateur. Il m’importait de conter mon histoire avec les vraies émotions et la même force émotionnelle qu’elle pouvait véhiculer. À contre-courant, donc, du cinéma actuel qui recourt plutôt aux trucages et fond vert ! Et puis, il y avait la possibilité de raconter, à travers l’histoire de cette petite fille qui veut sauver ce lion voué à la mort, celle de Kevin Richardson, notre consultant sur le tournage. Lui, c’est le Lion Whisperer – l’homme qui murmure à l’oreille des lions -, celui qui, sans emprunter la voie du dressage,a réussi à tisser des relations amicales et même d’amour avec les fauves !

Faire tourner un enfant avec un fauve relève de la prouesse technique et humaine. Comment avez-vous procédé ?

Le fait que la jeune comédienne voie le lion tous les jours était la seule sécurité que nous puissions avoir ! Pour créer cette relation, il fallait qu’elle grandisse avec lui. Au début du tournage, Daniah de Villiers avait onze ans et le lionceau était bébé. Elle était âgée de quatorze ans lorsque le lion est devenu adulte. La relation amicale et d’amour qui s’est installée entre eux a fait que le lion n’avait aucune raison de l’attaquer.

Toute l’équipe était dans des cages mais elle se baladait tranquillement aveclui ! Cela donne, en images, quelque chose d’unique !


À travers ce film spectaculaire, quels messages environnementaux souhaitez-vous faire passer?

Je voulais montrer qu’il est possible d’avoir des échanges cadrés et une relation respectueuse avec le monde sauvage.Les animaux ne sont pas nos joujoux ! Ils doivent disposer d’espace pour vivre dans la nature sereinement. Le film sensibilise également à la disparition progressive de certaines espèces animales. J’y évoque la «chasse en boîte», cette pratique qui consiste à confiner un animal dans un enclos afin qu’il soit à la disposition de chasseurs en quête de trophées. Si l’on ne fait rien, les animaux à l’état sauvage sont voués à disparaître ! Les lions sont en danger, tout comme les léopards, les éléphants ou les rhinpcéros. Je me réjouis que ce message de respect et de protection de la nature puisse être entendu par un public très large. Car, Mia et le lion blanc, c’ est dès 5 ans !


Vous engagez - vous sur les questions écologiques qui inquiètent notre société?


Je ne suis pas un militant dans le sens où je ne suis pas engagé dans une association ou un mouvement politique. Mais je suis père de six enfants et considère qu’avoir une conscience écologique est une question de lucidité ! Nous sommes en train de détruire la Terre et il est urgent de se poser les bonnes questions !

Je participe à cet effort en tant que citoyen, mais aussi en tant que cinéaste, avec mes petites armes de documentariste. Je suis justement en train de tourner un film dédié aux enfants militants, Ces enfants qui sauvent le monde (sortie par Disney le 20 novembre 2019). Et certains d’entre eux s’engagent pour la planète, ramassent des déchets, plantent des arbres... C’est une vague de fond qui traverse toute la population mondiale ! Il y a, dès le plus jeune âge,une prise de conscience générale. Ce n’est plus une affaire de militant.


Dites-nous en plus sur Ces enfants qui sauvent le monde. Quels autres combats mènent-ils ?

Je reviens de Bolivie, où j’ai filmé des adolescents qui travaillent dans des mines ou ateliers de couture. Ils se sont réunis en syndicats, non parce qu’ils refusent de travailler, mais pour revendiquer les mêmes droits (sécurité sociale,salaire...)et conditions de travail que les autres. C’est incroyable ! Au Pérou, j’ai rencontré un garçon de 13 ans qui a créé la première banque envi ronnementale pour enfants. En échange de déchets (papier, plastique...)collectés, les enfants créditent un compte en banque. Quand ils grandiront, ils pourront détenir une carte bancaire, faire des microcrédits pour acheter du matériel scolaire...Je m’apprête également à filmer une Guinéenne de 11 ans qui lutte contre les mariages forcés, puis, en Inde, des enfants de rue qui ont monté un journal...


La plupart de ces enfants luttent pour leurs propres droits. L’optimisme l’emporte-t-il néanmoins ?

C’est un film bourré d’optimisme et d’espoir, car ces enfants extraordinaires sont acteurs du changement. Le leur et celui des autres ! Ils le disent eux- mêmes: « On va changer le monde ! » J’ espère que ce film encouragera à participer à ce changement. On est « dans la merde »,tout le monde le sait. Mais comment s’en sortir ? Comment inverser les choses ? Et là, le film peut montrer des voies !

 

Vous avez réalisé moult sujets sur la souffirance des enfants dont, entre 1990 et 1993, la série documentaire Interdit d’enfance. Aujourd’hui, vous filmez des enfants qui volent de leurs propres ailes. La boucle serait-elle bouclée ?

J’ai si souvent filmé des enfants malheureux. J’en suis toujours revenu bouleversé... Et puis, la vie reprenait ses droits. C’était frustrant! Et, tout d’un coup,je vois ces enfants-là capables de se prendre en charge. Ce film est un peu la résolution de mon énigme ! Si la petite graine a germé durant trente ans, quelque chose m’avait, à l’époque, déjà interpellé. En Colombie, j’avais filmé des enfants membres du mouvement de guérilla M-19. Un jour, j’avais questionné le commandant: «Mais comment peux-tu accepter d’envoyer ces enfants au combat ?» Il m’avait répondu: «Dans mon pays, les enfants se prostituent, travaillent dès l’âge de 5 ans,sont massacrés ou exploités. Alors, quand il y en a un qui vient me voir et me dit qu’il veut se battre pour changer les choses, comment lui dire non?» Cet échange prend tout son sens aujourd’hui, avec, notamment, ces enfants syndiqués qui veulent travailler: dans ces pays pauvres, il est impossible d’ étudier ou de changer sa condition si l’on ne travaille pas. C’est évidemment choquant pour nous qui sommes confortablement installés dans notre Occident bienveillant et protecteur. Mais pour eux, il s’agit du seul moyen de faire évoluer leur futur et celui de leur pays !


Le rôle du documentariste serait-il donc de bousculer les regards, de proposer une grille de lecture difiérente ?

C’est un rôle compliqué, car ce n’est pas du journalisme. Le journalisme, c’est informer avec honnêteté et transmettre des faits aux gens. Le documentaire implique d’être cohérent et de ne pas user d’artifices mais il n’ya pas de nécessité de vérité. Le plus compliqué, en effet, est de se débarrasser de cette vision du mec né à Paris, avec sa culture et son regard européen. On acquiert cela au fur et à mesure des voyages. On change son regard, comme en Bolivie. Mais, au final, notre voix est totalement discutable car totalement subjective !


Au travers de films (Féroce, 2001) et documentaires, vous avez également dénoncé diverses formes d’intolérance. Quel est votre diagnostic face à une société de plus en plus perméable à ces phénomènes ?

J’ai encore une fois envie de parler d’enfance ! Car toutes les intolérances sont question d’incompréhension, de mauvaise éducation, de manque de culture, de méconnaissance de l’autre. Quand on connaît l’histoire, la géographie, l’économie, on ne peut plus utiliser ces armes qui sont des armes d’inculture. Par exemple, dire que ces gens-là nous envahissent, c’est totalement absurde. C’est en parlant aux enfants et en les éduquant que cela disparaîtra. Et nous avons tout intérêt à les écouter et leur donner la parole car ils seront, demain, aux manettes de la planète !

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