ADDA ABDELLI

« LE RETARD DE VACCIN CONTRE LA POLIO, JE LE VIS TOUS LES JOURS DEPUIS 54 ANS »

Le cocréateur, coscénariste et comédien de la série Vestiaires, diffusée depuis 2011 sur France 2, se bat depuis son enfance contre la poliomyélite. Doué d’un optimisme sans faille, il raconte son parcours pour dépasser le handicap. PROPOS RECUEILLIS PAR JUSTINE CHARLET

Image ADDA ABDELLI

Le 24 octobre dernier s’est déroulée la Journée mondiale de lutte contre la poliomyélite. Pouvez-vous rappeler ce qu’est cette maladie et comment vous a-t-elle été diagnostiquée ?


La maladie, qui atrophie et empêche le développement de certains muscles, m’a atteint quand j’étais seulement âgé de 1 an. Certains malades sont atteints au niveau des bras, d’autres aux poumons. Pour moi, c’était les jambes. Quand j’ai eu 6-7 ans, je suis arrivé en France et j’ai commencé à recevoir un traitement.
Depuis 2019, la poliomyélite a été déclarée « proche de l’éradication » au niveau mondial... Cette déclaration de l’OMS est une très bonne nouvelle, mais l’on observe encore quelques cas, la maladie revient encore un peu. D’où l’importance du maintien de cette journée. Aujourd’hui, je suis parrain de l’association Polio-France-Glip, pour qui j’ai récemment réalisé une vidéo de sensibilisation. C’est important d’en parler encore.


Quand vous entendez que certains parents hésitent à faire vacciner leur enfant, qu’avez-vous envie de leur dire ?

 

Chacun a une philosophie de vie qu’il pense être la meilleure, mais moi j’ai été directement touché par cette maladie, donc évidemment je peux témoigner. Le retard de vaccin, je le vis tous les jours depuis 54 ans car, à mon époque, en Algérie, on ne vaccinait pas les enfants en bas âge. Si des gens sont tentés par l’abandon du vaccin, c’est leur choix, mais je veux expliquer les conséquences en montrant mon cas. Tous les gens qui ont la polio ont eu un problème de vaccin, donc il faut savoir en tirer des conclusions. Moi, j’ai fait vacciner mes enfants.


Comment vous êtes-vous construit avec cette maladie et les handicaps qu’elle vous a laissés ?

 

Cette maladie a une particularité : elle s’accompagne d’un excès d’optimisme [rires] ! Malgré la maladie, je reste positif, j’ai envie de vivre et d’aller au-delà du handicap. Aujourd’hui, on appelle ça la résilience, mais ce sentiment a toujours existé chez moi. Avant même qu’on y pose un terme spécifique.
À quel moment avez-vous eu envie d’être comédien ? Je me suis toujours senti comédien car j’aime le bon mot, rire et faire rire. D’ailleurs, j’ai souvent vu des repas reportés ou des anniversaires annulés parce que je n’étais pas là... c’est donc que j’avais une « petite » place dans mon entourage [rires]. Et puis, j’ai toujours écrit. Un jour, j’ai voulu être avec le handicap comme je suis dans la vie, le donner à voir en le saupoudrant d’humour et de décalage. Et cela a marché !

 


Comment a commencé l’aventure de Vestiaires, votre série courte et désopilante diffusée sur France 2 tous les samedis à 21 heures et ensemaine à 13h50?

 


En 1998, je rentre au club handisport de Marseille où je rencontre Fabrice Chanut, un très bon nageur [né avec une malformation à la main droite, ndlr], et nous formons très vite un duo. Nous mettons une certaine ambiance. Quand nous sommes en compétition, il y a beaucoup de monde autour de nous et notre club devient le centre de toutes les attentions. Côté professionnel, Fabrice a tourné un court-métrage. Pour ma part, je voulais monter sur scène, mais nos handicaps nous ont malheureusement freinés. Alors, nous nous sommes dit : « Pourquoi ne pas faire un projet ensemble ? » Et l’idée nous est venue de parler d’un thème dont personne ne parle : le handicap. Et sur un ton que personne ne voulait employer : l’humour. Vestiaires est né comme ça. L’histoire de deux nageurs handisport qui échangent avec humour sur leur condition.

 


Comment la série est-elle passée de l’état de projet à une programmation récurrente sur France 2 ?

 

Fabrice a eu l’idée de présenter notre travail au Festival international du film d’Aubagne. Cela a plu aux producteurs Philippe Braunstein et Sophie Deloche, qui nous ont fait signer un contrat trois mois plus tard. Après des avant-premières réussies, ils sont allés taper à la porte de France 2. Rémy Pflimlin, le directeur des programmes de la chaîne à l’époque, a regardé le DVD et mis un Post-it catégorique dessus : « Je veux ça à la rentrée sur la chaîne. » On est alors en 2011 : l’aventure commence.

 

La série fête ses 10 ans. Pensiez-vous qu’elle durerait aussi longtemps ?

 

Pas du tout ! Nous pensions qu’elle n’irait pas au-delà de deux épisodes, le temps de la Semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées pendant laquelle elle a été diffusée pour la première fois. Au bout d’une vingtaine d’épisodes diffusés, France 2 nous invite et nous dit que 1,5 million de personnes nous suivent tous les jours. Un socle qui ne nous quittera jamais car c’est le minimum que nous obtiendrons à chaque diffusion. Les raisons de son succès, c’est son humour inclusif. Nous ne rions pas du handicap, nous rions avec le handicap.

 


Entre les débuts de Vestiaires et aujourd’hui, trouvez-vous que le handicap est plus visible à la télé ?

 

Oui, sans aucun doute ! Le handicap est plus visible. Quand on voit le succès du film Intouchables ou du Grand Bain, où le handicap est traité avec humour, quand on voit la couverture des Jeux paralympiques, passée de trois minutes par jour, il y a encore quelque temps, à 10 heures de direct quotidien en 2021, ou encore la multiplication des reportages qui mettent à l’honneur des athlètes handi dans L’Équipe, on peut mesurer cette évolution. Mais nous, nous sommes aussi enfermés là-dedans : le cinéma et la télé ne se sont jamais approprié notre monde. Je vous mets au défi de trouver un comédien de Vestiaires qui joue ailleurs que dans la série. Alors que l’on fait ce métier depuis dix ans. Alexandre Philip fait quelques apparitions dans d’autres films, mais c’est tout. Le plafond de verre est là. Nous n’avons pas réussi à le briser.

 

Vestiaires a eu des conséquences positives sur l’image des personnes handicapées dans la société. Quels retours avez-vous de votre côté ?

 

Nous recevons beaucoup de mails et de courriers. Certains retours sont bouleversants. Je repense à ce témoignage d’une femme qui écrit que, grâce à nous, elle peut rire du handicap avec son enfant handicapé. Il y a aussi un phénomène d’identification : les jeunes qui voient une série avec des handicapés sont rassurés. Je fais beaucoup de conférences. Et un jour, je rencontre une organisatrice et nous sympathisons. Puis, quelques années après, elle m’écrit pour me dire que son fils a eu son diplôme. Je ne vois pas le rapport avec moi. Et elle me dit qu’elle ne me l’avait pas dit à l’époque, mais qu’il est handicapé. C’est parce qu’il m’a vu qu’il a eu la force d’aller au bout de ses études. Une autre fois, un psychologue m’a expliqué montrer des épisodes de Vestiaires en préambule de séances avec des patients handicapés. Quand on écrit, on ne s’attend pas à ce qu’une série devienne une thérapie !

 


Quel est le cliché qui vous agace le plus quand on vous parle de handicap ?

 

Le fauteuil roulant ! Pour beaucoup de valides, le handicap est synonyme de fauteuil roulant alors que la majorité des handicapés n’en ont pas. On parle d’accessibilité, de rampe, alors que 80 % des handicaps sont invisibles. L’image des handicapés est ainsi faite. Regardez les places de parking pour handicapés : on les reconnaît parce qu’il y a un fauteuil roulant dessiné dessus.

 

Comment êtes-vous parvenu à transformer votre handicap en force ?

 

Nous ne sommes pas tous égaux face à l’adversité et la douleur. Je fais très souvent un parallèle entre Philippe Croizon, un homme qui n’a ni bras ni jambes et traverse pourtant la Manche à la nage, et Marilyn Monroe ou Mike Brant, qui préfèrent mourir plutôt que de vivre, alors que l’on peut penser, a priori, qu’ils ont tout pour être heureux. Cela reste pour moi un mystère de l’être humain. Pourquoi j’arrive à faire certaines choses alors que d’autres, plus valides que moi, n’y arrivent pas ? Est-ce que mon handicap me force à franchir des lignes ? Peut-être qu’il peut devenir une force. Quand on part de rien, on ne peut avoir que plus !

 


Quels conseils donneriez-vous à des jeunes gens qui ne savent pas comment aborder la vie de manière aussi positive que vous ?

 

Vivre est une chance en soi. En France, c’est une chance aussi. Faites en sorte que vos problèmes ne piétinent pas votre futur et n’interviennent pas dans votre présent. Ne donnez pas le pouvoir à votre passé de modifier votre futur et votre présent. C’est toujours plus facile de se laisser aller et de ne pas se battre. Nous vivons dans une société faite pour le « mâle valide », donc il faut redoubler d’efforts pour trouver sa place.

 

La présidentielle approche. Quelles sont les mesures les plus urgentes selon vous à prendre en faveur des personnes handicapées ?

 


Une des solutions qui peut faire bouger les lignes, c’est la visibilité. Car plus on nous verra, moins on aura besoin de loi pour nous intégrer. Si pour faire avancer cette visibilité, il faut des quotas, j’y suis favorable. On l’a fait pour les femmes, et aujourd’hui la parité existe et est appliquée.


Vous avez récemment sorti une bande dessinée, loin de la thématique du handicap...

 

Je sais écrire court, c’est mon format. J’interviens par exemple beaucoup pour des entreprises avec de petits films que je fais pour eux, qui ne durent pas plus de 3 minutes. Comme j’aime bien l’idée du gag, que j’ai été scout pendant dix ans et, surtout, que j’ai été élevé en lisant des bandes dessinées davantage qu’en regardant la télévision, je me suis lancé dans l’écriture de scénarios pour un album. J’en ai écrit trois que j’ai présentés à Elsa Lafon, la fille de Robert Lafon. Après mon premier livre qu’elle avait édité, elle avait envie de continuer avec moi. J’ai encore coché une croix dans les cases de mes rêves. C’est un enjeu phénoménal car je veux montrer que je suis d’abord un scénariste. La prochaine étape, pour moi, c’est que l’on ne me parle plus de handicap.

 

 

 

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