Pascal Plisson

Gogo restera une figure emblématique de lutte pour la scolarisation des filles

Le 1er septembre dernier, les spectateurs découvraient au cinéma le visage de Gogo dans le film du même nom de Pascal Plisson : une pétillante nonagénaire kenyane qui décide de retourner sur les bancs de l’école pour donner l’exemple aux filles de son village. Et au-delà. PROPOS RECUEILLIS PAR JUSTINE CHARLET

Image Pascal Plisson

Comment avez-vous trouvé le personnage principal de votre film Gogo, cette arrière-grand-mère kenyane qui retourne à l’école ?


Je connais bien le Kenya pour y avoir habité une douzaine d’années et j’ai gardé des amis là-bas. L’un d’eux, un producteur qui vit à Nairobi, a trouvé une annonce dans un journal local qui précisait que la région d’Eldoret, près du lac Victoria, avait sur son territoire « la plus vieille écolière au monde recensée en primaire ». Évidemment, quand j’ai eu connaissance de cela, j’ai pris un avion pour aller rencontrer Gogo dans sa petite maison.

 

Comment a-t-elle accueilli votre projet de film ?

Au début, elle était réticente car elle avait peur que l’on se moque d’elle. Et puis elle n’avait aucune notion de la portée de ce que peut être un film car elle ne connaît ni le cinéma ni la télévision, et ne se rendait pas compte de ce que cela pouvait représenter. Au bout d’une discussion assez longue, quand elle a com- pris que son histoire pouvait servir sa cause, elle a eu confiance en moi et tout s’est ouvert. Elle a accepté qu’on la suive pendant un an.


Quelle vie a eu Gogo pour avoir autant envie d’aller à l’école au crépuscule de sa vie ?

Une vie très simple. Priscilla Sitienei, dite Gogo, est née en 1923. Son mari, un officier militaire kenyan, est mort assez jeune, en 1955, pendant la guerre de l’Indépendance. Elle a été mariée à 14 ans et interdite d’école puis a commencé à apprendre le métier de sage-femme auprès de celles qui l’ont accouchée de son premier enfant. Elle a été sage-femme pendant soixante-quinze ans. À 90 ans, quand elle s’est rendu compte qu’au sein même de sa famille, il y avait des petites filles qui n’allaient pas à l’école, ça l’a rendue folle et elle s’est dit : « Puisque c’est comme ça, je vais voir vos parents et on commence l’école ensemble ! » Elle a donc intégré une école primaire avec six de ses arrière-petites-filles.


Si la scolarisation des filles est difficile au Kenya, Gogo a-t-elle pu facilement intégrer une classe ?

Au départ, personne ne voulait de Gogo ! Tout le monde souhaitait l’envoyer dans une maison pour personnes âgées. Les gens ne comprenaient pas qu’elle puisse avoir envie d’apprendre à lire et à écrire à son âge. C’est grâce à un directeur d’école qui, après avoir refusé deux fois, a accepté de lui financer l’école et lui trouver une place dans le dortoir avec les enfants que finalement elle a pu réaliser son rêve. Il s’est rendu compte qu’elle voulait absolument apprendre à lire et à écrire pour sa cause, défendre les petites filles, puis qu’elle voulait maîtriser la lecture pour lire La Bible et la Constitution du Kenya. Il a été sensible à sa démarche.


Quelle cause défend Gogo ?


Elle veut que toutes les filles aillent à l’école et avait deux projets concrets : un dortoir et un dispensaire. On l’a aidée financièrement à accélérer son projet de construction du nouveau dortoir, qui a permis à 300 nouvelles écolières d’être accueillies. Aujourd’hui, l’école de Gogo compte 400 enfants, dont 70 % à l’internat. Le petit dispensaire est destiné à accueillir les jeunes filles mères qui se retrouvent seules avec un enfant dans les bras, sans ressources, abandonnées et qui arrêtent l’école. Le grand combat de Gogo est de faire en sorte que ces adolescentes puissent élever leurs enfants – même seules – tout en continuant à aller à l’école pour s’instruire. Grâce au dispensaire, elles peuvent laisser en garde leurs jeunes enfants pendant qu’elles étudient, y dormir et récupérer. Ce projet a été financé par la Principauté de Monaco, sensible au sujet.

 

Pourquoi est-ce si important pour elle d’aller à l’école ?

Parce qu’il y a encore trop de jeunes filles au Kenya dont les parents refusent qu’elles y aillent. Or, comment peuvent-elles se défendre si elles ne sont pas éduquées ? Gogo veut prouver que l’on peut apprendre à toutes les étapes de la vie, que l’éducation n’a pas d’âge, et veut servir d’exemple.


Vous avez tourné en 2019. Comment va-t-elle aujourd’hui ?

Elle va bien, elle a désormais 98 ans. Elle était en France récemment pour la sortie du film. C’était la première fois qu’elle quittait son village, sa famille, sa vallée, son pays, et qu’elle prenait un avion. Quand elle est rentrée au Kenya, elle a été accueillie comme une star car ses concitoyens ont appris qu’elle avait rencontré Brigitte Macron et François Hollande. Une meute de journalistes l’attendait à l’aéroport et dans son village.


A-t-elle réussi à obtenir son certificat ?


Au Kenya, le gouvernement a supprimé l’école pendant un an pour qu’il n’y ait pas de différence entre école publique et école privée. Gogo n’avait pas eu son certificat lors de son premier essai et elle devait recommencer l’école en janvier et, finalement, comme elle ne s’était vu administrer qu’une seule dose de vaccin, c’était compliqué. Mais depuis qu’elle est rentrée de France en septembre, elle y retourne.

 

A-t-elle pris conscience de la portée du film ?

Le film a eu un impact énorme au Kenya. Toute la presse en parle, il est d’ailleurs prévu qu’on fasse une avant-première avec l’ambassade de France où le président kenyan viendra avec ses ministres. Elle a un vrai poids médiatique. Il faut dire que c’est une très bonne oratrice, elle parle aux diplomates, aux gouver- neurs, elle a un vrai discours de militante, elle n’hésite pas à leur rentrer dedans. Ce qu’elle veut désormais, ce sont des décisions politiques à l’échelle du pays.


Qu’est-ce que le film a changé au Kenya ?


Dans sa région, pour l’instant, beaucoup plus de jeunes filles vont à l’école grâce au dortoir mais son histoire a fait le tour du Kenya et, au-delà, en Tanzanie et en Ouganda, elle attire l’attention des politiciens. Gogo est une femme tellement exceptionnelle et unique qu’elle restera emblématique de ce combat.
Vous rappelez un triste chiffre à la fin de votre documentaire : 130 millions de filles dans le monde ne vont pas à l’école... La scolarisation des filles est l’un des grands enjeux du millénaire. Dans les pays où l’éducation des femmes progresse, la mortalité infantile et la sur- natalité baissent, la propagation des pandémies est mieux maîtrisée. Et une femme instruite peut à son tour éduquer ses enfants. Ce qui est contradictoire au Kenya, c’est que ce pays est exceptionnel en termes de parité. Il y a des femmes ministres, dirigeantes d’entreprise, des juges, des chirurgiennes. Le problème, ce sont les campagnes isolées.

 

Est-ce que le manque de moyens est l’un des principaux freins à la scolarisation des filles ?

Oui, parce qu’il y a l’école publique et l’école privée. Certaines familles sont très riches au Kenya, d’autres n’ont rien. L’éducation est obligatoire jusqu’à la fin du primaire, donc il y a beaucoup d’écoles primaires. Mais après, 80 % des jeunes filles arrêtent et les familles les marient. Il y a aussi beaucoup de compétition entre les enfants parce que le seul moyen pour eux d’aller au collège est d’avoir une bourse nationale. Il y a un examen en fin de primaire, avec un nombre de points à obtenir. Si vous les dépassez, vous avez une bourse. Donc tout est au mérite. De plus en plus de jeunes filles l’obtiennent.


Derrière le problème des grossesses précoces, est-ce que celui de la déscolarisation finalement, n’est pas lié à un problème d’accès à la contraception ?

Si, bien sûr. Dans les villages, il n’y a pas de médecin. Donc à 13 ans, certaines filles fréquentent des garçons qui, soit les violent, soit les mettent enceintes avant de disparaître. Comme elles ne sont pas mariées, les familles les bannissent, elles se font rejeter de la communauté et se retrouvent complètement perdues, sans moyens, sans éducation. Et puis, malheureusement, une jeune fille qui arrive enceinte à l’école se fait insulter et se retrouve dehors.

 


Après avoir vu votre film, on est sensible au message qu’il porte. Comment nous, spectateurs, pouvons-nous aider Gogo ?

Nous avons créé une fondation, Haussmann- Partage (www.haussmann-partage.org), qui lève des fonds pour construire d’autres dortoirs pour filles dans la région. Nous voudrions trouver des fonds pour aider l’école à s’agrandir dans cet esprit-là.

 


Cela dépasse votre rôle de réalisateur, non ?

Mes œuvres cinématographiques vont bien au-delà du simple film documentaire. Ce sont des aventures humaines exceptionnelles. Nous nous occupons de tous les enfants des films. Après la sortie de Sur le chemin de l’école, en 2013, nous avons offert aux quatre protagonistes du film une éducation. Le jeune garçon kenyan est en troisième année de droit, la jeune indienne dans Le Grand jour (2015) a fait l’école des Mines à Delhi et est ingénieure. À la petite Shopkoech, arrière-petite-fille de Gogo, nous avons trouvé un parrain pour lui permettre d’aller dans une super école de très très haut niveau parce qu’elle a un potentiel énorme. Nous allons l’accompagner jusqu’à l’université.


Avez-vous d’autres projets ?


J’ai deux projets dans les tiroirs : le premier autour du handicap, qui va s’appeler Debout, avec une histoire au Cambodge, en France, au Népal, au Rwanda et en Inde, avec des enfants qui ont un handicap physique et qui font tout pour vivre avec nous. Le tournage aura lieu en 2022 et est préparé en collaboration avec Handicap International. Le second s’intitulera Le Petit chasseur de miel, une fiction en Éthiopie sur un petit oiseau et des enfants.


Et concernant Gogo, ce film va-t-il continuer à vivre ?

Le film est sorti en Chine, en Espagne, au Japon, au total une vingtaine de pays l’ont acheté : Gogo est à présent universel ! Prochaine étape : nous aimerions bien trouver un distributeur américain pour le montrer à Michelle et Barack Obama. Comme l’ancien président a des origines kenyanes, cela pourrait les intéresser. S’ils sont touchés, les retombées pourraient être fantastiques pour toutes ces filles au Kenya.

 

 

 

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